haha, oui, merci les devs du Fediverse, c’est une petite pépite que cette fonctionnalité !
Sur le classement LFI/PS
On est d’accord globalement, avec quand même ce sentiment pour moi que le classement de LFI à l’extrême gauche (et subséquement du PS à gauche) a énormément de contre-arguments, et surtout est particulièrement utile aux (et d’ailleurs particulièrement pratiquée par les) néolibéraux et les tendances de fachos, parce que ça efface et marginalise les groupes historiquement d’extrême-gauche, tout en attribuant trompeusement tous les maux associés à l’extrême-gauche à LFI. Bref, c’est non seulement de la gymnastique mentale à beaucoup de niveaux, mais c’est surtout une manoeuvre du pouvoir en place, du coup ça me met doublement vent debout.
Sur les catégories de révolutions
Travail de distinction très intéressant, et qui m’a fait pas mal réfléchir. J’en note plusieurs choses :
Les catégories 2 et 3 me semblent assez poreuses, une avant-garde peut se transformer en putschiste (c’est notamment comme ça que je vois l’URSS), et j’imagine qu’un travail au sein d’un groupe de putschiste pourrait les transformer en avant-guardistes. A l’inverse, la 1 a ça de spécifique qu’il faut que le système rende impossible ou peu possible d’autre forme d’action (parce qu’en soit le système monarchique a quand même tenté des conciliations avant la Révolution Française). C’est vrai qu’aujourd’hui le peu ou le semblant de processus démocratique désamorce beaucoup la possibilité d’une révolution, puisqu’on peut se dire qu’il y a d’autres moyens.
Le parallèle avant-guardisme / propagande par le fait est hyper intéressant : il est très pertinent sur le fait qu’il y a une minorité éclairée qui doit agir à la place d’une majorité manipulée, je n’y avais jamais pensé comme ça, merci de ce partage ! Ceci dit, je nuancerais quand même en disant qu’il y a une différence sur le côté “imposé à la population” : l’avant-guardisme est total sur ce point (on va prendre toutes les décisions à la place de la population), la propagande par le fait est beaucoup moins clairement imposée (on peut discuter sur le fait que les cibles de cette propagande soient des parties de la majorité manipulée, mais surtout sur le fait qu’autant les attentats sont imposés, autant ce n’est pas supposé déboucher sur un gouvernement des masses, mais sur une prise de conscience qui mènerait à l’autogestion (bel échec d’ailleurs, malheureusement)).
Je dirais qu’il manque un type : dans les révolutions en Ukraine en 1917, ou au Chiapas, il y a plus l’idée d’une révolution des masses, où la force armée vise surtout à se défendre contre toute représailles, et où le changement est moins imposé aux masses, que construit par elles. Ça reste très flou et discutable, et on trouve des éléments de la catégorie 1 (des pouvoirs très forts en place, mais quand même techniquement des républiques, le réformisme était absurde en pratique mais pas en théorie), et des éléments de la catégorie 2 (il y a des coeurs de groupes éduqués aux théories révolutionnaires, mais il y a une volonté de placer les masses au coeur des processus de décision). En fait je pense que ça pourrait être des extensions de la catégorie 1, si on est souple sur la définition d’autoritaire. Mais sinon j’ajouterais bien une catégorie quatre : usage de la force de manière négative (pour saper le pouvoir de l’autorité en place), mais pas de manière positive (pas d’imposition de systèmes ou de décisions), laissant cette charge plus ou moins immédiatement et plus ou moins complètement aux masses.
Sur les méthodes pour aboutir aux utopies anarcho-communisto-écologistes.
Ah, mon mauvais, je t’avais mal compris là-dessus, je pensais que tu soutenais une incompatibilité ultime entre différents programmes. On est bien d’accord, tout le noeud du problème est dans la méthode pour parvenir à un horizon à peu près commun. On est aussi pas mal d’accord sur la critique d’un marxisme bas du front et d’un manque d’intersectionnalité. Quelques points :
super cool ta liste des différents courants de relations humains/nature !
les divergences sur l’attitude à avoir face à la nature et particulièrement au changement climatique sont clairement un point crucial dans la construction des sociétés à venir. Je pense en bon chercheur de petite bête, qu’on pourrait trouver un synthétisme entre environnementalisme et écologisme, avec des villes denses fournies en végétation, avec le moins de pollution possible, etc, et des petits hameaux là où c’est nécessaire, qui permettraient d’avoir plus une vie “au milieu des arbres” pour celleux qui y tiennent.
En tout cas, sujet très intéressant, merci pour toutes ces pistes de réflexion !
Sur l'autoritarisme
Alors déjà, je tiens à préciser que même si je ne suis pas complètement réformiste moi-même, et surtout que je peux avoir des critiques très virulentes sur cette stratégie, au fond je comprends parfaitement qu’on soit réformiste dans une société comme la nôtre, et je préfère être un allié d’un réformisme qui apporte quelques victoires qu’un révolutionnaire puritain qui n’a aucune utilité.
Sur la définition même de l’autoritarisme, je pense que comme droite et gauche, ça reste quelque chose de pas clair et de très relatif (d’ailleurs au final, ce qui est intéressant n’est pas forcément tel ou tel axe de positionnement, mais plutôt une multitude d’axes, genre “réformisme progressiste internationaliste” mais bref). Genre, la définition que tu en donnes est pour moi celle de l’autoritarisme “pur”, à son paroxysme. Je pense qu’il y a un sens plus large à l’autoritarisme, dans lequel nous vivons, duquel relève à mes yeux le centralisme démocratique, et qui se résumerait à “tant qu’une personne doit suivre une règle qu’elle n’a pas pu refuser ou choisir, il y a autoritarisme”. C’est je pense sa forme la plus large possible, et j’entends que ça peut être un peu trop large pour être un outil efficace, mais à cela je réponds que ça dépend ce qu’on essaye de faire : si on s’intéresse à comment construire une société vraiment démocratique ou anarchiste, c’est pertinent. Si on veut juste faire le tri dans les systèmes existants, c’est quasiment inutile, c’est présent presque partout actuellement.
Sur les théories d’organisation de groupe armés les empêchant de dériver, on est d’accord, ça reste beaucoup trop limité (raison de plus pour être réformiste, point complètement accordé). Je suis pas du tout un expert de la Garde Noire, mais il me semble qu’il y a un léger défaut dans ton analyse : pour ce que j’en sais, Makhno a écrit la plateforme à la lumière de la défaite, et en se demandant comment faire pour changer le mouvement justement pour éviter une défaite. En admettant ça, on pourrait dire que c’est justement la défaite qui l’a fait glisser vers quelque-chose de plus autoritariste, et en tout cas plus avant-guardiste, plutôt que d’avoir empêché l’autoritarisme de s’imposer. Mais bon, je reconnais que c’est un exemple au mieux très imparfait, compter sur les militos pour dire “on ne doit rien imposer” et le faire, ça reste très fragile.
Sur le Rojava, je n’y connais vraiment pas grand chose, mais je suis un peu sceptique sur ce qu’il y a vraiment à l’oeuvre derrière (doutes notamment sur le rapport entre armée et société civile, sur le traitement des autres minorités et des prisonniers des groupes islamistes, et du coup sur l’importance de la hiérarchie maintenant, c’est un bon point que tu soulèves).
A titre personnel, je reste convaincu qu’une telle organisation est possible, ces quelques exemples très imparfait m’en semblent être des indices, à défaut de preuves, mais on est d’accord sur le fond : ça manque de théorie largement diffusée et de mise en pratique. Je m’intéresse à ce qui peut émerger dans ce sens, mais il vaut mieux s’orienter vers le réformiste si on veut un peu de concret rapidement. (tout en restant ouvert à l’autre option, on est similaires sur ce point, on a juste pas majoré dans le même courant)
Sur la réforme des retraites, c’est marrant, je vois ça comme un exemple parfait des contre-pouvoirs qui fonctionnent (c’est-à-dire entrent en action) sans fonctionner (c’est-à-dire sans réussir). Et aussi des jeux de pouvoirs médiatiques qu’il y a eu autour du sujet. Et aussi de l’incapacité des contre-pouvoirs populaires à passer la deuxième : si tout le monde qui s’était mobilisé pour les retraites était sorti le 10 septembre dernier pour faire des blocages et pas juste des manifs, y’aurait peut-être eu moyen de se faire entendre. Bref, pour moi c’est un exemple qui m’a pas mal convaincu à titre personnel qu’il fallait viser des choses plus radicales (quitte à toujours tenter le jeu de la république, mais en tout cas ça m’a convaincu qu’il n’offrait aucune garantie de fonctionner).
Sur ton analyse des pourcentages, je te rejoins sur le fait que les chiffres ne sont pas en faveur d’une révolution imposée à la population. Je crois beaucoup plus en des poches révolutionnaires qui installent l’auto-gestion localement, même si je n’y crois pas fort non plus. Un point qui me fait tiquer, c’est que autant je suis d’accord sur “si >50% apprécieraient le résultat de la révolution, même sans soutenir le processus, alors au moins 25% seraient d’accord pour le voter”, autant ça me semble un moyen de souligner l’impasse réformiste : d’une part parce que 25% ça ne suffirait pas à le faire passer, et d’autre part je pense que c’est notre situation actuelle. J’estime qu’une majorité de gens seraient favorables à des mesures sociales (certain.e.s des droitards que je connais le sont pour de mauvaises raisons, et sont des exemples parfait du travailleur que le bourgeois cherche à monter contre les étrangers), que les résultats de LFI/coco/écolos sont autour de ces 25%, et que le résultat global de cette situation est mauvais (sur une échelle de temps courte) : la société se droitise, se précarise, s’autoritarise (au sens large ;) ), les écarts de richesse se creusent, etc.
ça marche, pas de soucis pour les réponses qui prennent leur temps et pour subdiviser tout ça en différent fils, ça me va impec’ ! Merci encore pour toutes ces réflexions !
Alors de mon point de vue, les révolutions russes qui ont amené à l’URSS, ça a été complètement des révolutions avant-gardistes. Et je soupçonne même que dans les débuts, ça a pu avoir le soutien d’une grosse majorité de la population.
C’est devenu autoritaire avec d’autres phénomènes, mais je pense qu’on peut dire que c’était des avant-gardistes qui ont vraiment souhaité modifier les structures de pouvoir et l’ont fait une fois au pouvoir. Ils n’ont pas réussi à éviter un glissement vers l’autoritarisme, mais personnellement, je ne les classe pas dans des gens qui, dès la Révolution, savaient qu’ils voulaient imposer un mouvement autoritaire.
Intéressante la quatrième catégorie de révolutions que tu proposes. Est-ce qu’on a un exemple de cas dans lesquels ça a fonctionné? On pourrait arguer que la Suisse a mis en place sa démocratie plutôt correcte avec une mentalité similaire, mais c’est peut-être très anachronique de plaquer au Moyen-Âge ce genre de mentalité.
Révolution = violence?
Petite question ouverte que je me suis posée en écrivant cette réponse, est-ce que dans le débat révolution vs réforme, est-ce que la révolution est nécessairement violente ?
C’est un peu l’a priori inconscient que j’ai, et c’est ce qui me fait un petit peu envoyer balader les LFIstes qui parlent de révolution citoyenne par les urnes, mais est-ce que c’est tout à fait illégitime de dire que la révolution, c’est plutôt un niveau de changement important et rapide, plutôt que forcément un renversement par les armes du pouvoir ?
J’ai tendance à garder le terme révolution uniquement pour les changements qui sont impossibles à faire par les processus légaux mais je voulais vérifier si c’est aligné avec ta définition à toi?
Écolo-fiction
Content que ma petite politique fiction sur les courants écologistes te plaise!
les divergences sur l’attitude à avoir face à la nature et particulièrement au changement climatique sont clairement un point crucial dans la construction des sociétés à venir.
Alors en fait, je pense que c’est l’inverse. Le changement climatique, pour l’instant, c’est un point relativement consensuel. Bon, il y a toujours des conservateurs pour le nier, pour penser qu’il vaut mieux détruire la planète que baisser des profits. Mais si tu fais fi de cette opposition, en face d’eux, il y a des gens qui sont relativement unis sur le fait qu’il faut émettre moins de CO2, il faut arriver à des niveaux soutenables et idéalement, il faudrait même enlever du CO2 de l’atmosphère une fois qu’on aura réussi à arrêter d’en mettre.
Les problèmes vont surtout arriver une fois qu’on sera arrivé à ce point-là, une fois qu’on aura passé la crise climatique, une fois qu’on aura fait notre transition énergétique, je crois que là, les différents courants vont exploser autours de questions qui font sourire aujourd’hui mais sont d’ordre moral donc bien plus difficiles à trancher avec un consensus scientifique. Et ça sera intéressant! Les histoires de spécisme sont des débats très marginaux aujourd’hui, mais ils sont très difficiles à trancher je trouve.
L'autoritarisme et ses degrés.
Je pense que l’autoritarisme, c’est quelque chose de plus clair que la droite et la gauche. Pour moi, c’est simplement le degré de violence que l’État a besoin de déployer pour maintenir l’ordre qu’il souhaite. Et par proxy, le décalage entre la volonté de l’État et la volonté générale.
Je suis donc assez proche de la définition que tu en donnes, sauf que tu as l’air de la penser binaire alors que pour moi c’est un spectre.
Alors oui, en général, on ne va pas parler d’autoritarisme à la première instance de coercition. On considère qu’il y a un seuil, et là, comme le seuil gauche-droite, ce n’est pas forcément évident de dire quand est-ce que ça commence à mériter le nom “autoritaire”,
Mais comme je le disais au début de la conversation, c’est l’axe-libertaire autoritariste qui me guide d’une façon beaucoup plus claire que l’axe gauche-droite. Je veux moins de coercition, je veux moins de choses imposées à des personnes qui n’en ont pas envie. Je n’ai pas de plan clair pour arriver à zéro coercition (les gens qui ont envie d’en torturer d’autres, ça me va qu’on les en empêchent), alors j’accepte qu’on se contente de petit à petit la réduire quand c’est possible. La minimisation de la coercition, à mon sens, c’est une direction qui est toujours bonne et on doit avoir un regard très critique et un examen très minutieux lorsqu’on décide qu’il y a besoin de mettre en place une violence d’État.
La réforme des retraites
Il ne faut quand même pas oublier que la réforme des retraites, elle est suspendue. Alors bon, je ne suis pas là pour dire si ce que le PS a donné en échange était légitime ou non. Mais le fait est que le gouvernement actuel, s’il insistait qu’il voulait appliquer la réforme des retraites, il était censuré. C’est un contre-pouvoir qui a, pour le coup, plutôt fonctionné. Moi, j’aimerais bien qu’il fonctionne un peu plus rapidement, avec des seuils un petit peu plus bas et d’une façon un petit peu plus efficace. Mais il n’est pas non plus absent.
Alors on peut arguer que oui, elle est suspendue, elle n’est pas annulée, qu’elle finira peut-être par être appliquée. Mais le fait est que là, il va falloir qu’elle récupère de la légitimité démocratique pour pouvoir continuer. C’est aux prochaines présidentielles, aux prochaines législatives que cette question sera reposée.
On a au pouvoir en ce moment une équipe qui est très clairement autoritariste et qui est emmerdée par les contre-pouvoirs et par les limites qu’elle a. Le fait que justement elle n’arrive pas à faire ce qu’elle veut et qu’on les voit tous maugréer sur ces Français qui ne comprennent rien, qui ne sont pas raisonnables, c’est en fait plutôt un bon signe, je trouve.
We are the 25%!
Si je parle de 25% pour faire adopter un changement, c’est parce que c’est les scores que fait Emmanuel Macron au premier tour. 24% en 2017 et 27% en 2022. Et en 2017, ça leur a permis d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale et de gouverner un peu tout seuls.
C’est ce qui me fait dire que si tu arrivais à vendre l’idée de la commune autogérée à 25% de la population comme de quelque chose de raisonnable qu’il serait temps d’essayer, ça peut tout à fait fonctionner par les urnes.
La révolution par morceaux
Je crois beaucoup plus en des poches révolutionnaires qui installent l’auto-gestion localement, même si je n’y crois pas fort non plus
En fait, c’est quelque chose qui m’a fait beaucoup évoluer, c’est de regarder dans le détail ce que certaines personnes mettent en place comme projet assez radical, sans avoir besoin d’aller dans la violence. Une des choses que je trouve importantes à regarder dans une société qui se veut démocratique, ce n’est pas uniquement les scrutins et les votes, c’est également ce qu’elle tolère en termes d’organisation et en termes d’expérimentation.
J’ai vu plusieurs choses qui m’ont influencé, notamment Longo Maï, mais je crois que ça avait été de discuter avec la mairie de Saillans, qui a été une des premières mairies qui a eu une liste autogérée, qui m’a fait réaliser qu’en fait, l’opposition à ce genre de choses, elle est très molle, elle n’est pas violente. Il y a des trucs injustes qui leur sont arrivés, mais ça se combat vraiment avec des outils réformistes.
Depuis, des anarchistes, j’en croise dans plein de groupes, dans plein d’assos, dans des coopératives, qui fonctionnent tout à fait à l’intérieur de la société. Ils n’en acceptent pas toutes les règles et appliquent des choses différentes en interne (on est égalitaire mais légalement y a besoin d’un maire, on le tire au sort mais en interne on prend nos décisions ensemble), mais il y a tout ce qu’il faut pour créer des petits espaces libertaires comme ça dans la société.
Il y a eu plein de communautés dans les années hippies qui ont essayé de faire des choses avec plus ou moins de moyens, avec plus ou moins de bonheur. Elles n’ont pas été détruites et assassinées comme l’ont pu être les communautés anarchistes en URSS ou dans l’Allemagne nazie. Tu peux tout à fait aller vivre en communauté à Longo Maï. Tu peux aller dans une commune intégrale comme il en existe tant, dans un éco-village, ou en fonder un.
La possibilité d’avoir ce genre d’expérience et d’avoir ce genre de lieu, pour moi, c’est une part importante pour décider de si notre société impose d’être révolutionnaire ou permet d’être réformiste.
D’où le calcul, je pense correct, de pas mal d’anarchistes, qu’ils auraient beaucoup d’opposition s’ils formaient un groupe armé violent, alors qu’il suffirait d’éduquer la population afin que les changements arrivent “tout seuls”.
Pour moi qui suis né en 1981, un des changements qui était le plus visible dans la société, ça a été la sortie de l’homophobie. Ça paraît assez évident aujourd’hui que les LGBT sont acceptés par pas mal de gens «mainstream», mais je me souviens de quand, au contraire, c’était mainstream de faire des blagues de gros beaufs sur la moindre “déviance” et très niche de dire que les gays étaient des gens comme les autres (ou pire, que les trans ne relevaient pas de la psychiatrie).
Ce n’est pas une évolution qui est arrivée naturellement de nulle part. Il y a eu des militants qui ont fait un travail patient d’éducation. Qui à force de Gay Pride, de marches, d’interviews, d’oeuvre d’art, ont fini par réussir à faire comprendre à tout le monde ce qui était une évidence pour les gens du milieu à l’époque. Qui est que les LGBT, c’est juste des gens comme les autres qui ne menacent personne et qui ont droit à de la dignité et à du respect.
Aujourd’hui je vois avec une certaine joie progresser les idées, entre autres de Graeber et d’autres, sur l’aliénation du travail, sur les bullshit jobs, sur la non-nécessité d’avoir des chefs. Et je vois surtout ça monter comme une forme d’évidence détachée de toute revendication politique. Si on passe d’un monde où le rejet des hiérarchies était quelque chose d’anecdotique à quelque chose qui est mainstream et du niveau de l’évidence, on peut s’attendre à des changements législatifs importants qu’une révolution violente aurait eu du mal à accomplir.
Incertitudes pour la suite
Sur la dernière partie, je suis beaucoup plus en recherche parce que j’arrive à un point où j’ai l’impression que je n’ai pas encore résolu toutes mes contradictions.
D’un côté, je veux moins de coercition, plus de liberté, ce qui à mon sens passe par moins de choses imposées par la collectivité aux individus.
Mais de l’autre, lorsque je vais au bout de ma logique sur l’autoritarisme qui est une expression de la psychopathie, je me rends compte que l’outil principal qu’on a pour lutter contre ça, c’est un ensemble de règles qui, chez les personnes démunies d’empathie, peuvent faire office de contrat social minimum pour fonctionner à peu près bien en société.
Le problème, c’est que des règles comme ça, je ne vois pas trop comment les imposer, si ce n’est par des trucs qui ressemblent vachement à une police et à une justice.
Quelle que soit la façon dont tu retournes les choses, tu te retrouves in fine avec des choses qui ressemblent vraiment à un tribunal comme il devrait l’être: Débat contradictoire, avocat pour aider les personnes à se défendre, plusieurs niveaux d’appel, dossiers préparés pour permettre des débats sereins…
Et à une police comme elle devrait l’être: très respectueuse d’un code de la procédure, capable de déployer une violence, mais en obéissant à des règles très cadrées et avec une grande proportionnalité. Quand tu lis le code de la procédure pénale, les règles, elles sont quand même bien. Si on vivait dans un monde où la police respectait ça à la lettre, on aurait vachement moins envie de crier ACAB
Je pense que le problème qu’on a, c’est que d’un côté, il y a beaucoup d’autoritaristes qui sont attirés par le pouvoir que donnent ces deux institutions, en particulier la police.
Et de l’autre côté, il y a un péché originel majeur qui est qu’on a mélangé le fait de faire respecter les lois qui diminuent les oppressions, et le fait de protéger l’État. La justice et en particulier la police ont ces deux missions et font semblant de faire croire que c’est la même chose.
Ce qui me pousse franchement du côté du réformisme dans cette histoire, c’est que dans l’hypothèse où une révolution arriverait à renverser le pouvoir, se poserait de façon pressante et urgente l’organisation d’une milice pour empêcher les assassinats, pour empêcher les viols, pour empêcher les lynchages. Et que quand on réfléchit à comment empêcher cette milice de devenir un gang autoritaire, un groupe de criminels qui attire tous les psychopathes du coin, on se retrouve à vouloir mettre en place tous les garde-fous qui existent déjà théoriquement dans la loi, mais qu’on applique mal aujourd’hui.
Alors je veux quand même imaginer que mon réformisme est assez radical parce que personnellement je trouve que la police nationale, on devrait purement et simplement la dissoudre et répartir ses missions en grande partie dans les polices municipales et dans la gendarmerie nationale qui elle aussi aurait besoin d’une bonne dose de réforme.
Je trouve qu’on devrait supprimer l’IGPN pour remplacer ça par une institution composée de juges. Et que ça devrait être une circonstance aggravante d’être dépositaire de l’autorité publique et de commettre des infractions, ne serait-ce que des infractions de code de la route.
Alors pour un révolutionnaire, ça ressemble peut-être à des discussions sur des détails bureaucratiques et administratifs. Mais je pense que c’est une erreur de croire que des grandes idées révolutionnaires peuvent remplacer ça. A mon avis, le diable est dans les détails et la plupart des régimes autoritaires sont apparus parce que, justement, quelques détails ont été gagnés par les autoritaristes.
La Tchéka (l’ancêtre du KGB) n’aurait pas obtenu ses pouvoirs de police politique, l’URSS aurait pu devenir la première démocratie communiste du monde. Ça s’est joué à quelques détails.
Je pense ne pas être d’accord sur le fait que les révolutionnaires russes n’étaient pas des gens qui, dès la Révolution, savaient qu’ils voulaient imposer un mouvement autoritaire, si les gens en question sont les bolcheviks. Si c’est l’ensemble de la Révolution, alors oui, mais j’estime que le programme même des bolcheviks impliquait l’autoritarisme dans sa forme pure. Et je pense que ce désaccord est simplement une différence d’approche de l’autoritarisme, j’en ai une définition plus large que la tienne. Ceci-dit iels étaient clairement avant-guardistes (mais pour moi l’avant-guardisme est compatible avec l’autoritarisme, dans sa version “evil”).
Sur la Suisse, je ne connais pas si bien, mais j’imagine que ça pourrait être l’un des cas-limite de cette 4e option, oui. Mais sinon je dirais qu’on a pas d’exemple de cas dans lesquels ça ait fonctionné, à part le Chiapas où ça a fonctionnouillé (c’est franchement pas une victoire éclatante, mais il y a eu une claire amélioration de la vie politique, de l’accès aux soins et à l’éducation, on ne peut pas leur enlever ça).
Sur la nécessité de la violence dans la révolution
Excellente question, je n’ai pas de réponse dont je sois certain. J’imagine que ça dépend du sens qu’on accorde à la violence, mais je vais supposer que du coup c’est tous les “moyens illégaux”. Dans ca cas, je dirais qu’il y a deux sens à la révolution, la révolution “pure” qui implique de la violence, càd ne pas passer par des moyens légaux, et la révolution “large”, qui est un sens très flou de changement soudain (comme les révolutions technologiques).
Dans la discussion, je parle plutôt de révolution au sens pur. Que LFI parle de révolution citoyenne, c’est clairement au sens “large” et c’est clairement pour séduire leur aile gauche en surfant sur le terme de révolution, ce qui est au mieux un usage qui porte à confusion, au pire un brouillage des lignes volontaires.
Sur la question écologique
Je t’accorde bien volontiers le point sur cet excellente analyse des problèmes qui surgiront une fois qu’on aura résolu la majorité des problèmes liés au changement climatique. Je ne sais pas si tu regardes les vidéos de Mr Phi, mais il estime que le véganisme sera une évidence dans un avenir plus ou moins lointain, et qu’on comprendra mal comment on justifiait la consommation de viande avant.
Ceci dit, je suis un peu en désaccord avec toi sur le point d’avant : certes, pour l’immense majorité des gens il y a une préoccupation quand au changement climatique. Mais je pense que face à ça il y a plusieurs méthodes et plusieurs approches qui ne s’accordent pas, voire s’affrontent frontalement : continuité du mode de vie VS décroissance, primitivisme VS technosolutionisme, etc.
Le débat autour de l’IA sur l’autre post en témoigne à mon sens, ça cristallise ces deux approches : “surtout pas de l’IA, assez de merdes technologiques qui génèrent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent” VS “surtout de l’IA, il faut pousser nos capacités au maximum pour avoir une chance de s’en sortir”. Je vais pas te mentir, je suis plutôt du premier bord, même si j’ai conscience que l’IA est là pour rester.
Sur l'autoritarisme et la coercition
Alors c’est marrant, parce que j’ai l’impression que c’est toi qui le pense de manière binaire. Avec le recul, c’est vrai que de ma part, dire “si X, alors il y a autoritarisme” ça peut sembler binaire, mais je le pensais plus comme “si X, alors il y a une part d’autoritarisme”, même si très diluée. Et à mes yeux, c’est justement cette approche qui prend en compte toutes les formes d’autoritarisme, même les plus ténues, qui est la plus proche d’un spectre, plus en tout cas qu’une approche qui nécessite un seuil arbitraire à partir duquel il y a autoritarisme.
Ceci étant dit, je pense que c’est des questions de formulation et que sur le fond on est d’accord. Je pense aussi que l’axe lib/aut est très utile, perso je dirais autant que l’axe gauche/droite, mais je comprends qu’on le tienne personnelement comme plus important.
A mon sens aussi, je considère que c’est une version poussée de l’axe gauche/droite, au sens où je ne conçois pas de libertarisme “de droite”. A mon sens, toutes les formes qui pourraient en relever tombent dans l’une de ces catégories :
pas de structure sociale (forme de nihilisme/anomisme) : absolument aucune règle, et dans ce cas je considère que ce n’est pas du libertarisme au sens où ce n’est pas une structure politique, c’est juste l’état du monde.
coercicition consentie autorisée, ou encouragée (forme d’ “anarcho”-capitalisme"/libertarianisme) : pas d’Etat, mais les gens peuvent s’obliger mutuellement par contrat. A mon sens, soit la possibilité de consentement faussé (parce que nécessité d’avoir un boulot, manipulations, etc) est prise en compte, et alors on est plutôt de gauche, dans un genre de mutualisme, soit cette possibilité n’est pas prise en compte (à chacun.e de faire gaffe), et alors on ouvre la possibilité à ma définition de l’autoritarisme, et donc on est plus dans du libertarisme.
C’est très flou, ça joue sur les définitions de gauche/droite dont on a vu qu’elles étaient intensément fragiles, donc par extension cette take est très fragile, mais j’en suis pas mal convaincu à titre personnel.
Sur la réforme des retraites (TW blessures physiques)
Alors, de ce que j’en avais entendu, et de ce que je déduis de ce site du gouvernement, la réforme n’est pas vraiment suspendue, elle est décalée. Ces salopards utilisent le terme “suspendue jusqu’en 2028”, mais l’idée c’est qu’il ne faudra pas de nouvelle loi pour la réinstaurer, elle se mettra en place automatiquement à l’avenir. Donc, à titre personnel, je maintiens ce que j’ai dit, c’est un exemple des contre-pouvoirs qui ne marchent pas.
Ceci étant dit, il faut t’accorder le point sur le fait que, que ce soit sur ce sujet ou sur d’autres, les contre-pouvoirs ont encore de l’impact, et c’est un bon signe effectivement. Mais d’un autre côté, c’est un bon signe par rapport à quoi ? Perso, je suis d’accord pour dire qu’ils ont “de l’impact”, pas “beaucoup d’impact”. Donc ce serait un bon signe par rapport à un système où les contre-pouvoirs auraient “très peu d’impact”, voir “pas d’impact”. AKA une dictature ou un régime autoritaire. Du coup j’ai du mal à m’attacher à ça comme à un vrai bon signe : oui, c’est un bon signe qu’on ne soit pas encore une dictature, mais comme c’est un bon signe de ne pas avoir une plaie ouverte ou un membre arraché. C’est un peu le minimum de ce qu’on peut attendre d’un système correct, même d’une certaine manière, d’un système mauvais. C’est un bon signe, mais encore heureux que ce bon signe est là, sinon on a quasiment tout perdu. Et à l’inverse, que ce bon signe peine de plus en plus à se manifester, ça devient un mauvais signe par absence de bon signe.
Parce que autant, encore une fois, tu as raison de le dire, la macronie a des bâtons dans les roues, et je ne le rappelle pas assez. Mais il faut aussi dire qu’elle a pu mettre un paquet de choses en place : plus d’ISF, destruction des services publics (ce qui profite au privé), réformes du travail, etc. Bref, on est pas encore dans une merde noire, mais on est clairement pas dans une situation normale non plus, et la réforme des retraites reste pour moi un très bon exemple de ça !
Sur les 25%
Ok, je comprends mieux. On pourrait du coup avoir 25% de convaincu.e.s et 25% supplémentaires nécessaires d’un mélange d’abstentionnistes, d’opportunistes et de suiveurs/suiveuses (ce qui est une analyse réaliste de notre système, et qui me déprime particulièrement quant à l’idolâtrie qu’on fait de la démocratie quand des gens en viennent à voter pour des trucs auxquels iels croient à moitié ou pas du tout, mais bon, c’est comme ça).
Sur les changements par morceaux et leur rattachement au réformisme ou au révolutionnarisme (TW lgbt-phobie)
Passage profondément passionnant, qui me fait apprendre beaucoup de détails et me donne un point de vue très intéressant.
Finalement, je vois ça comme une forme de point de jonction entre réformisme et révolutionnarisme : soit tu fais ton organisation, et tu lui donnes une facade légale, soit tu fais ton organisation, et tu rompts avec le système en place, sans pour autant engager de lutte armée aggressive. Un peu le chaînon manquant entre les deux approches, et je crois que c’est un réel point d’accord de nos deux points de vue.
Pour revenir sur la notion de violence, j’ai souvent vu l’analyse suivante sur l’évolution autour de l’évolution de la lgbt-phobie : il y a eu un changement culturel profond, et notamment grâce à beaucoup d’efforts associés au réformisme, ou en tout cas d’efforts “légaux”, mais à la racine de tout ça, il y a les émeutes de Stonewall, qui sont particulièrement violentes (et illégales). Ce genre d’analyse insiste souvent sur la nécessité d’avoir à la fois des efforts sur le fond, et des luttes pour la forme, violentes si nécessaire.
ça me fait aussi m’interroger sur le sens de “réformisme”, et je pense que comme “révolution” il peut avoir deux sens : le réformisme “pur”, qui est l’action institutionnelle, et le réformisme “large”, qui est toute action visant à transformer la société pan par pan plutôt que dans son ensemble. Et finalement, ce réformisme large, càd ce travail de longue haleine sur les préjugés et les constructions sociales, je crois que c’est un point d’union de tous les progressistes, qu’iels soient révolutionnaires, réformistes au sens “pur”, autoritaires ou libertaires. Dans tous les cas, ce travail sera nécessaire, et porte ses fruits (l’exemple des lgbt-phobie en est un parfait exemple, beau choix).
Je te rejoins sur l’analyse de la montée des idéaux anti-hiérarchie, même si j’ai ma théorie personnelle qu’ils sont pour partie présents en permanence (genre, le fait de détester quand ton chef te force à faire qqch que tu juges stupide, je pense que ça fait partie de ces idéaux et on ne peut pas l’arracher à l’être humain, ou alors c’est très compliqué). Ce qui change, c’est la conscience de ça, et la publicité (au sens de c’est public) de l’idée dans la société. Et j’espère que ça aboutira aux mêmes changements.
Dernier point juste pour pinailler : perso, je côtoie trop de gens qui font des blagues hyper discriminantes pour estimer que ce n’est plus mainstream. Ce qui a réellement changé à mon sens, c’est que ces personnes qui rient grassement en te demandant si “T’es pédé ?” parce que tu t’es baissé face à eux ou parce que tu complimentes un mec sur sa beauté, quand elles sont confrontées à ça, elles disent bien qu’au fond, elles respectent (ou pensent respecter) les choix de chacun, elles en rient sans pour autant penser que ça devrait être interdit. Je n’ai pas vu les blagues et les insultes disparaître mais j’ai vu le fond des pensées changer malgré tout. Ce qui est peut-être mieux, je ne sais pas, en tout cas j’imagine que c’est plutôt positif.
Sur les incertitudes face à l'équilibre liberté/coercition
C’est sûr que c’est toujours un jeu de balancier entre ces deux aspects, aucun système n’est parfaitement d’un côté ou de l’autre.
Léger désaccord sur le fait que les règles de prcédure pénales “sont bien”, je suis d’accord pour dire qu’elles sont mieux que ce qui est mis en place dans les faits et que les flics donnent beaucoup de raisons derrière le ACAB par leurs fautes personnelles. Mais bon, je trouverai ça quand même autoritariste et mauvais d’avoir un système où on peut emprisonner des gens en tant que punition, où les amendes ne sont pas indexées sur le patrimoine, où les flics sont autorisés à faire usage de la force dans un paquet de situations (même si c’est moins que ce qu’iels se permettent en vrai), etc.
Autre désaccord : le fait que le débat “doive” être contradictoire, et que ça doive même être un débat. Pour moi, la vraie justice est réparatrice, pas punitive : ça peut passer par un débat s’il y a désaccord sur les faits, mais ça doit aboutir à une construction commune de solution, c’est ça l’étape nécessaire (si tout le monde est d’accord sur les faits, pas besoin de débat). C’est le défaut de notre système judiciaire je pense, c’est qu’il est binaire et qu’il donne intérêt aux parties à minimiser autant que possible leurs torts, et maximiser ceux de “l’adversaire”. Et un système qui pousse les gens à se déchirer, je trouve ça dégueulasse perso, d’autant plus quand ça se targue de s’appeler “Justice”. Ceci étant dit, oui, il faut une forme de tribunal en tant qu’instance médiatrice.
Alors pour un révolutionnaire, ça ressemble peut-être à des discussions sur des détails bureaucratiques et administratifs. Mais je pense que c’est une erreur de croire que des grandes idées révolutionnaires peuvent remplacer ça.
Oui, 100%, tout à fait d’accord, et ton point de vue sur la situation me semble être le point de vue de la personne pragmatique et rationnelle, qui ne veut pas risquer trop gros, et accepte d’obtenir moins en contrepartie. Et on est d’accord, le tort de beaucoup de mouvement révolutionnaires et le manque des théories révolutionnaires au sens large (même en dehors des révolutions armées), c’est la gestion de la lutte contre la violence.
A titre personnel, je juge que l’idéal, ce serait d’impliquer le plus de monde possible dans ces “milices”, à des degrés plus ou moins impliqués, ce qui permet à mon avis :
d’éviter que ce soit uniquement les plus attirés par la violence qui s’en occupe
de recréer d’autres groupes si jamais une instance dérive ou disparaît
d’éviter les distinctions claires entre les gens qui ont du pouvoir et celleux qui n’en ont pas
J’ai conscience qu’on peut y voir un risque de chacun fait sa loi, mais justement, je pense que ça c’est un problème dans le cas où personne ne s’oppose aux gens qui veulent se faire justice elleux-même. A l’inverse, si les gens sont formé.e.s pour désescalader les situations, maîtriser une personne, etc, on a plus de chance que des personnes capables d’intervenir soient présentes. Ça passe par beaucoup de formation et d’éducation, mais bon, je pense que c’est le moteur même du changement, fût-il révolutionnaire ou réformiste.
Alors la Suisse, je ne connais pas extrêmement bien son histoire, mais de ce que j’en ai compris, il y a eu suffisamment de villages qui se sont armés, de petites guerres qui se sont faites dans tous les sens, pour rendre à peu près impossible de soumettre une large population sans qu’il y ait une révolte généralisée qui s’organise entre gens bien armés.
Avec une partie suffisante de la population qui ne souhaite pas se soumettre à un grand souverain et qui n’a pas réellement de velléité à soumettre ses voisins, ils ont formé cette confédération et gardé l’habitude d’avoir une force armée citoyenne.
Alors je sais que quand on parle de mouvement révolutionnaire, on a plutôt tendance à parler du Chiapas ou du Rojava que de la Suisse. Mais si on parle purement de la théorie politique, il y a peut-être quelque chose à fouiller autour de ça.
J’ai l’impression que c’est un petit peu une version plus réussie de ce que les États-Unis ont essayé de faire avec leur droit de porter des armes.
Je pense que pour pouvoir envisager ce genre de choses, c’est surtout un changement culturel qui serait nécessaire. Parce qu’aujourd’hui, avoir une culture des armes, de l’armée et des affaires militaires, c’est plutôt vu comme un truc de facho. C’est assez peu présent à gauche. Pour envisager ce type de révolution sous nos latitudes, il faudrait déjà qu’il y ait un changement de mentalité de ce point de vue.
Ok, je n’avais pas compris ton propos sur le côté binaire de l’autoritarisme. Je pense qu’on est assez alignés, en fait.
Bon, perso, moi aussi, les gens de droite libertaire, je les cherche un petit peu. Ceux qui prétendent s’en revendiquer en général ont des positions très incohérentes. Mon propos, ce n’est pas tellement de dire qu’il y a des gens libertaires de droite, c’est plutôt de dire qu’il y a des gens très à droite économiquement qui se foutent de l’aspect libertaire-autoritaire, tout comme il y a des gens qui vont être très libertaires qui ne sont pas nécessairement très à gauche économiquement.
Et que idem, on peut être autoritaire en aimant les entreprises ou au contraire en les assujetissant à l’état. Certains font d’ailleurs une distinction autoritaire/totalitaire comme ça.
Je ne pense pas que les axes sont tout à fait orthogonaux mais ils ne sont pas non plus parallèles. Tous les cadrans ne sont pas peuplés de la même façon. Je trouve qu’il y a quand même beaucoup plus d’autoritaires de droite que de gauche, mais ça me paraît quand même important de voir la différence.
Dans mon cas, c’est surtout pour ne pas supposer que des idées économiques de gauche viennent automatiquement avec un bagage libertaire. Il faut s’en assurer séparément.
Réformistes et révolutionnaires
Comme je te dis, j’ai pas mal cheminé parce que je trouve que l’exemple de la Commune de Paris est intéressant: Ça a été la première fois où on a implémenté certains trucs comme l’enseignement public laïque mixte ou comme les pensions d’invalidité. Ça a été un changement progressiste brusque et soudain. Ils ont perdu au final, et derrière, il a fallu 20 à 40 ans réformistes (parfois des anciens de la Commune d’ailleurs) pour réatteindre le même point.
De la même façon, aux États-Unis, il y a un exemple qui est souvent donné, qui est que la progression des droits des Noirs pendant la ségrégation n’a pu se faire que parce que ça se faisait à l’ombre du mouvement des Black Panthers, qui promettait, faute d’évolution réformiste, une vraie guerre civile. Il parait que le mouvement non violent de Ghandi avait un peu la même dynamique.
D’un autre côté, les grèves massives, qu’on peut qualifier de révolutionnaires parce que pour certaines elles étaient illégales, de 1936, ont réussi à gagner grâce à des élections qui ont consolidé des droits sociaux et les ont inscrits dans la loi.
Alors, est-ce que les réformistes peuvent progresser sans l’aiguillon des révolutionnaires ? Est-ce que les révolutions peuvent consolider leurs acquis sans donner de munitions aux réformistes?
Je ne sais pas, et dans le doute, je m’abstiens de critiquer trop les révolutionnaires. Je sais juste que moi je serais au mieux un relais réformiste dans cette partition à deux mains.
Justice, police, procédure pénale
Alors attention, je ne prends pas la défense de toutes les lois. Je parlais du code de la procédure pénale, qui est la procédure par laquelle la police doit intervenir. Alors elle est perfectible, oui, et elle donne peut-être un petit peu trop de place à la violence, mais si déjà la police pouvait respecter ça, on aurait fait un pas énorme sans changer une seule ligne à la loi.
Au passage, un truc que je trouve intéressant, c’est que le code de la procédure pénale, il explique également comment un citoyen ordinaire qui n’est pas en uniforme peut arrêter quelqu’un lorsque c’est nécessaire. Et c’est légal de faire une arrestation lorsque l’on suit le code de la procédure pénale. En soi, déjà, c’est un outil intéressant.
Alors c’est vrai que j’ai été maladroit de parler de la justice sans parler du côté punitif, avec laquelle je suis aussi complètement en désaccord, mais je n’en parle pas trop, également faute de propositions alternatives concrètes à donner.
Lorsque je parlais de contradictoire, c’était uniquement pour établir la réalité des faits, qui me paraît dans tous les cas essentiel. On n’a pas envie que les accusations à tort ne puissent pas être contredites et établir la vérité des faits, ça demande des outils et procédures assez complexes que la justice a déjà mis en place et qui sont en fait pas si mal.
Sur le côté punition versus réparation, je suis tout à fait avec toi. Et je pense que là aussi, c’est quelque chose sur lequel la société progresse. Il y a de plus en plus de contestations de la prison. Mais il faut quand même admettre que la loi est probablement assez alignée avec la majorité de la population qui aujourd’hui ne comprendrait pas qu’on ne punisse pas par la prison beaucoup d’infractions.
Mais là, mes idées ne sont pas très clairement formées. Dans l’idéal, il faudrait que la sanction ne soit pas décidée par un tribunal, mais que chacun décide un petit peu de comment y réagir, ce qui pose des milliards de problèmes aussi.
Idem, je suis assez opposé au service militaire, mais un service civil qui force un petit peu chacun à participer aux missions de police, au lieu de les laisser aux gens qui sont les plus attirés par la violence, je trouve que ça aurait un intérêt, mais ça pose aussi plein de problèmes, c’est notament très coercitif, mais le rendre volontaire reproduirait les mêmes biais…
Voilà, ce n’est pas des propositions, à ce jour, je fais attention à ma critique parce que je n’ai rien de très concret à proposer derrière.
Techno-solutionnisme
Je m’enflamme un peu sur l’histoire de l’IA parce que ça fait depuis les années 90 que je rêve que ces technos arrivent et que j’en vois le potentiel social et politique immense. Que ça faisait 30 que je mets en garde tout le monde qu’on devrait avoir les discussions politiques sur les changements que ça va impliquer et qu’on me disait que je parle complètement de science-fiction, que ça n’arriverait jamais, que c’est impossible. Et maintenant, il y a eu un 180 degrés total pour dire que en fait c’est évident et pas impressionant, que c’est le mal absolu, qu’on n’est pas prêt et qu’il faut un moratoire. Ça me fatigue un peu. On dirait que penser une évolution positive est une capacité complètement perdue collectivement.
Sur la question écologique, je crois qu’à un moment, je vais assumer l’épithète de technosolutionniste. Mais pour moi, un technosolutionniste, c’est quelqu’un qui dit que pas la peine de diminuer le CO2 ou diminuer les consommations de fossiles, que de toute façon, la fusion va arriver et va tout résoudre. J’ai l’impression d’être quand même beaucoup plus modéré que ça, en disant qu’il faudrait déployer à grande échelle les technologies qu’on a déjà déployées à petite échelle et que le GIEC recommande. C’est une chose de dire que la fusion va nous sauver, c’en est une autre de dire qu’on peut combler tous nos besoins électriques avec des moyens décarbonés. Et qu’on peut électrifier la plupart des process.
Je crois qu’il y a vraiment eu un glissement, en particulier sur Internet, où j’ai l’impression que les décroissantistes mènent un petit peu la barque à prétendre que quiconque pense qu’on peut faire mieux que diminuer notre consommation pour diminuer notre CO2 est un traître à la cause climatique. Alors que je trouve que la décroissance, ça ne va pas nous amener au bout du chemin. On peut diminuer les usages, mais à un moment, les usages restants, il va falloir qu’ils deviennent renouvelables aussi. Il va falloir électrifier les véhicules qui restent, même si on en utilise moins. Il va falloir rectifier les différents process et il va falloir que la production électrique soit entièrement renouvelable.
Après, je commets aussi le péché de me projeter au-delà de la crise climatique et d’imaginer une société renouvelable dans laquelle on a une électricité produite de façon renouvelable et qui est abondante. Et dans un cas comme ça, en effet, il y a plein de problèmes qui disparaissent mais ça, ça fait hurler les décroissantistes qui refusent qu’on regarde au delà de leur apocalypse.
Ça me fait dire que tout ce qui consomme de l’électricité, ce n’est pas quelque chose de problématique pour une société renouvelable à long terme.
Mais bon, c’est aussi parce que j’ai pris l’habitude de discuter de détails assez techniques avec différents types d’écolos assez variés, que je me rends compte qu’il y a une grande variété et qu’il y a des courants qui sont quasiment religieux, il y en a qui sont conservateurs, il y en a qui sont progressistes, il y en a qui sont pro-techno, anti-techno, tu as des primitivistes qui sont franchement fascistes, il y a de tout.
Très intéressant, je ne connaissais pas l’histoire de la Suisse. J’en ai un gros a priori négatif sur le fait que c’est un système où les technocrates tirent leur épingle du jeu derrière une facade de démocratie très poussée, mais il faudrait que je m’y intéresse pour de vrai.
Sur la révolution par les armes, je veux croire que justement c’est le dégoût des armes qui permet de diminuer les risques de dérives autoritaire d’un groupe armé. C’est peut-être idéaliste, j’y ai pas beaucoup réfléchi, mais c’est mon sentiment quand j’entends des camarades se plaindre que les gauchiasses n’aiment pas assez les armes.
Sur l'utilité de l'axe lib/aut
Ouaip, on est carrément d’accord, ça reste quelque chose d’utile en général pour l’analyse, même si on peine à trouver certaines catégories dans le vrai monde. C’est surtout très utile pour identifier les formes de dominations revêtues d’idéaux progressistes/sociaux (pour ne pas dire de gauche ;) ).
Sur la relation entre réforme et révolution
J’adhère complètement à ton propos, même si perso au final je me sens plus proche d’un révolutionnaire timide ou d’un maillon réforme-révolutionnaire, mais l’analyse me va tout à fait.
J’ai vu beaucoup de gens dire “toutes les réformes ont marché grâce à la lutte directe, donc elles servent à rien” et à l’inverse “les actions violentes ont moins d’impact que les réformes”, et jamais aucun des deux ne m’a convaincu que seule la réforme ou la révolution comptait. Les deux semblent toujours coexister, et je pense qu’il faut d’une certaine manière appliquer le principe d’intersectionnalité à ce cas là aussi.
Sur le système pénal
Oui, ok, mes excuses pour avoir été aussi tâtillon, on est globalement en accord sur le fond, même si je suis beaucoup moins réservé sur le fait d’appuyer les principes que je juge bons sans avoir rien à proposer derrière.
Pas mal intéressante, ton idée de service civique. J’y serai probablement opposé, mais c’est déjà plus intéressant qu’un service militaire, et ça permettrait à coup sûr un sacré brassage dans les forces de l’ordre. Pour le rendre moins coercitif, une option pourrait être de proposer plusieurs types de services civiques : par défaut, ce serait du maintien de l’ordre, mais on peut faire comme ce qui était proposé aux objecteurs de conscience à une époque, et ce qui correspond au service civique en place actuellement, de l’aide auprès d’assos ou de services publics, qui en ont clairement bien besoin en ce moment. Ce ne serait pas parfait, mais bon, le plus on laisse le choix, le moins c’est coercitif à mon sens.
Sur le technosolutionnisme
Honnêtement, je suis passionné par ta position sur le sujet. Clairement, je suis anti-technosolutionnisme, et je pense que je le suis parfois avec excès ou radicalité, selon le point de vue. J’avais un a priori très fort sur ces considérations, que je considérais comme l’exclusivité de gens de l’industrie hors-sols, et je n’avais jamais pris en compte que quelqu’un avec qui je partage autant de valeurs puisse arriver à des conclusions aussi différentes (raison de plus pour laquelle je trouve ces échanges hyper enrichissants, merci encore). Du coup ça remet vraiment en perspective ma manière d’aborder la question, même si pour être franc ça ne m’a pas du tout fait changer d’avis.
Liste de points en vrac :
clairement, une bonne partie de la réaction anti-IA se fait faute de préparation. Ceci étant dit, mon instinct me dit que même avec de la préparation, les gens seraient aussi vent debout, peut-être moins, mais quand même significativement. Les gens sont vent-debout contre les énergies fossiles, et on a bien eu le temps d’étudier la question.
il y a clairement une tension entre puristes de la décroissance et puristes de la technologie. Je pense qu’on est d’accord pour dire qu’on ne s’en sortira pas sans un peu des deux, la question est surtout plus de l’un ou plus de l’autre.
il y a effectivement au-delà des puristes de la décroissance des primitivistes qui me terrorisent.
je pense qu’il y a deux sens à technosolutionnisme, comme pour le reste : le technosolutionnisme “pur” qui est effectivement “on a rien besoin de faire, les technologies futures vont tout résoudre”, et un technosolutionnisme “large” qui est plus “on peut agir maintenant avec les technologies que nous avons actuellement à notre disposition”. On est clairement d’accord pour dire que le second est bien plus mesuré que le premier.
Je ne sais plus d’où je tire ça, y’a moyen que ce soit de sources biaisées, donc à prendre avec prudence, mais il me semble que les recommandations un peu plus “techno-friendly” du GIEC sont en partie poussées depuis que des spécialistes issus de l’industrie s’impliquent dans le GIEC (après une ptite recherche, cet article de Radio France semble indiquer qu’il y a bien eu une inclusion des recherches industrielles qui a mené à une mise en avant de plus de solutions technologiques. Rien de tranché, c’est loin d’être des méchants capitalistes qui veulent voler notre âme avec des puces 5G, mais voilà, juste pour nuancer leur apport sur cette question).
Je ne sais pas si c’est parce que j’ai consulté plus de sources pro-décroissance, mais j’ai le sentiment que l’électricité ne peut pas être la solution parfaite. L’argument principal étant que la fabrication du matériel a un impact énergétique et environnemental fort. Alors, même en mettant de côté les affirmations abusives des pro-décroissances, et le fait qu’aujourd’hui une bonne part de cet impact énergétique et environnemental est dû aux énergies fossiles utilisées qu’on pourrait remplacer par des énergies vertes à l’avenir, il reste des problèmes de consommation énergétique et de pollution. C’est quasi-renouvelable, mais comme je ne sais pas trop quantifier la différence impliquée par ce “quasi-”, et j’ai l’impression que personne ne le sait, je suis un peu rebuté par les solutions techniques. A l’inverse les solutions de décroissance sont pleinement renouvelables, même si insuffisantes en elles-même (à moins d’être ce genre de primitiviste anti-contraception parce que c’est trop technologique, beurk). Du coup je préfère miser au maximum sur un truc sûr (la décroissance), et compléter avec un truc pas sûr (les technologies), que l’inverse. (bon, j’ai bien conscience que ce n’est “sûr” qu’en termes matériels/mécaniques, et que ce n’est absolument pas gagné parce que c’est une bataille sociale et psychologique où on part perdant.e.s).
C’est aussi pour ça que je tiens pas mal à la distinction low-tech/high-tech : typiquement, tout ce qui est à petite échelle, qui inclut la réutilisation de matériel, l’ouverture et la compatibilité des systèmes je l’appelle low-tech, et la grande échelle, le top de la technologie, l’effervescence des systèmes de pointes, je l’appelle high-tech. Je suis enchanté par les trucs low-tech (installer Linux sur les PC de mes proches, faire mon propre serveur plutôt qu’utiliser ceux de Google, les projets des gens des Fablab, les ateliers de fabrication de drones en Ukraine, etc.), et inquiété par les trucs high-tech (toute la merde autour de Windows 11, la progression de ManifestV3, les promesses d’OpenAI, les usines de fabrication de drones en Ukraine/Russie, etc.). Je pense que c’est parce qu’à mes yeux, le low-tech est beaucoup plus compatible avec la décroissance, alors que le high-tech l’ignore ou s’y oppose. Du coup, autant je suis convaincu par l’approche que tu fais de l’utilisation de l’IA au quotidien et au plus près des besoins des gens, autant je reste très opposé à l’idée de compter sur les progrès en IA pour changer nos sociétés en mieux dans leur ensemble, parce que j’ai l’impression que le premier est plutôt côté low-tech et le second plutôt côté high-tech.
Bon, on dirait qu’on a pas mal échangé et qu’on tombe d’accord sur beaucoup de choses au niveau politique. En tout cas, c’est un bon exercice, ça me fait progresser de discuter comme ça. Tu ne te rends pas compte de tout ce que j’écris avant de le résumer dans ces messages, et ça donne quand même des tartines. Donc merci de me forcer à réfléchir un peu et mettre en forme toutes ces choses. C’est marrant, il nous reste du coup la discussion technologique qui va exploser en plusieurs points du coup!
Avant ça, juste un petit mot sur la Suisse.
Tout n’est vraiment pas parfait dans la société et la culture suisse, qui est, il faut le rappeler, un des derniers pays qui a donné le droit de vote aux femmes. Mais je trouve que c’est un des systèmes démocratiques les plus avancés dans les équilibres qu’ils ont.
Notamment leur système de votation, qui ressemble pas mal aux propositions qu’il y a derrière le RIC, et qui permet même de changer la constitution. C’est à mon avis quelque chose qui change complètement l’équilibre des pouvoirs et qu’il ne peut être que positif à avoir dans un pays.
Je ne suis pas du tout convaincu que leur organisation militaire, avec toute la population (masculine, je crois), réserviste, soit une cause ou une conséquence de leur système démocratique. Mais tes remarques sur les révolutions du quatrième type m’ont fait penser que peut-être il pouvait y avoir un lien. C’est juste une hypothèse que je pose là, j’en sais absolument rien.
technosolutionnisme large?
Ce que tu appelles le technosolutionnisme large: “on peut agir maintenant avec les technologies que nous avons actuellement à notre disposition”, pour moi, c’est juste de l’écologie. C’est le fait d’avoir une politique énergétique. C’est le fait de s’autoriser à penser qu’on est capable, par des politiques publiques, de changer le mix énergétique.
Son opposé serait quoi? se refuser des plans d’action efficaces alors qu’on aurait les technologies pour les faire, au prétexte que c’est une solution technologique? C’est pas idéologique, voire carrément obscurantiste, comme point de vue?
Mes problèmes avec le décroissantisme. En 4 parties, parce qu’on peut pas nester des spoiler (ce qui est surement plus raisonnable pour notre santé mentale à tous les deux)
1. C'est vague
Mon premier problème c’est le côté vague. C’est un peu comme le fait de se dire “anti-système”. Ça mélange énormément de choses. Ça mélange décroissances de la pollution, de la consommation, du PIB, de la richesse, du confort, de la population…
Il faut dire de quelle décroissance on doit parler. Moi, je suis pour la décroissance de la pollution, je suis pour la décroissance du CO2.
Je suis même plutôt radical en la matière, car pour moi le but de la société à moyen terme, c’est d’arriver à zéro CO2, zéro pollution. C’est d’arriver à une société renouvelable, c’est-à-dire qu’elle ne prélève pas plus que ce qui se restaure, et elle n’émet rien qui ne fasse pas partie d’un cycle soutenable.
Je pense que ces objectifs sont extrêmement difficiles à atteindre sans une croissance du PIB, sans une croissance de la production d’électricité, et (probablement) sans une croissance de la production d’énergie en général. Mais on peut me convaincre du contraire avec des scénarios quantifiés. Pour l’instant, je n’en ai pas vu de crédible.
2. Ça inverse postulat et conclusion
Mon deuxième problème, c’est qu’il y a dedans une forme d’imposture intellectuelle.
La plupart des décroissantistes que j’ai rencontrés veulent sincèrement une vie plus simple et une vie plus sobre, un rythme plus tranquille. Ce qui est quelque chose que je comprends tout à fait, parce que c’est aussi mon aspiration.
Là où on diverge, c’est quand ils prétendent que ce désir vient d’un raisonnement écologique. Alors que très souvent, c’est l’inverse: Ils ont décidé de ce qu’ils veulent, ils essayent de trouver des arguments écologiques pour dire qu’il faut aller dans cette direction et ils rejettent véhémentement toute proposition pour atteindre les buts écologiques qu’ils mettent en avant, mais qui ne passent pas par la ‘solution’ qu’eux souhaitent.
C’est une préférence et il faut assumer que c’est une préférence.
C’est un peu comme si je disais que pour résoudre la crise climatique, il faut qu’on abandonne les logiciels propriétaires et que tout le monde passe à des logiciels libres. Je peux faire pas mal d’arguments pour montrer que le libre a un impact énergétique moindre que le logiciel propriétaire mais ce ne serait pas honnête de rejeter toute solution qui peut avoir un impact climatique et qui ne passe pas par des logiciels libres. Ce serait extrêmement contre-productif que je proteste contre l’installation de panneaux solaires juste parce qu’il y a un firmware propriétaire dans leur contrôleur.
3. Ça ne résout même pas le problème!
Si on divise par 3 notre consommation pour diviser par 3, voire plus, nos pollutions, on est quand même en train de polluer, on est encore en train d’émettre. Le but, c’est d’arriver à zéro, pas à 30%. Il va falloir faire une transition qui va forcément être une transition technologique, pour transformer la petite consommation qui nous resterait après cette décroissance en une société réellement renouvelable.
Les ambulances, elles auront quand même besoin d’exister et ce sera bien qu’elles soient électriques. Les machines vitales et les productions vitales, il va falloir qu’elles continuent de tourner et il faudra qu’elles tournent avec une énergie renouvelable. Vraisemblablement qui passe par une production d’électricité propre,
4. C'est du solutionnisme
On est d’accord que c’est tout à fait déraisonnable de dire qu’on se fout des émissions de CO2 parce que la fusion va venir bientôt. Bon, la fusion, elle va probablement venir, mais elle va mettre un certain temps à venir. 40 ans, 50 ans, c’est pas raisonnable de l’attendre et de miser dessus.
Je trouve que politiquement, la décroissance, c’est au niveau de la fusion en termes de connaissances et d’implémentation pratique. On n’a pas vraiment d’exemple de politique publique qui ont amené une décroissance brutale des consommations. Je suis d’accord qu’en théorie, ça pourrait probablement marcher avec pas mal de volontarisme politique, mais en fait, on n’a aucune idée de l’impact du coût ou de la temporalité.
Miser sur cette approche, ça me parait carrément aussi incertain que de se dire que ITER est notre seul salut.
Alors qu’à coté de ça on a des exemples de changements technologiques qui ont amené à des transitions rapides dans les usages et les émissions. Le passage de la France au nucléaire en est un exemple flagrant. Le Texas qui est en train de sortir du charbon (là pour le coup, carrément en dépit de politiques publiques pour le maintenir), c’en est une autre.
le quasi-renouvelable
C’est quasi-renouvelable, mais comme je ne sais pas trop quantifier la différence impliquée par ce “quasi-”, et j’ai l’impression que personne ne le sait, je suis un peu rebuté par les solutions techniques.
Là, je pense que je peux t’aider.
Là encore, on gagne beaucoup à quantifier les choses et à bien les définir.
L’inconfort devant ce côté vague et jamais tout à fait clairement défini, il vient du fait qu’on mélange pas mal de choses dans la comptabilité de la pollution. Là, pour l’instant, je vais faire comme si on ne parlait que du CO2, qui est le défi principal mais, petit disclaimer, je sais que ce n’est pas le seul, mais cette conversation est déjà assez longue comme ça, donc pour l’instant, je ne parle que de ça.
Les gens qui essayent réellement, sérieusement, de diminuer leur impact, ils ont plusieurs niveaux d’émissions qu’ils essayent de diminuer. Ils appellent ça les scopes 1, 2 et 3.
Scope 1: tu émets toi, physiquement, directement, du CO2: tu brûles de l’essence dans un camion, tu brûle du fioul dans ta chaudière.
Scope 2: tu utilises de l’éctricité, et donc cause une génération de CO2 qui dépend du mix énergétique de où tu te trouves
Scope 3: Par ton activité, que ce soit parce que tu as acheté des choses ou parce que tu en as vendu, tu causes une activité qui n’aurait pas eu lieu sans ça et qui émet directement du CO2.
Ce qui rend difficile les conversations sur une société renouvelable ou sur les efforts que les entreprises ou les particuliers doivent faire ou sur les responsabilités des États, c’est qu’en fonction du niveau où tu te places, tu dois avoir une comptabilité différente.
D’un point de vue individuel ou du point de vue d’une entreprise, tu peux agir sur ces trois scopes pour diminuer ton impact. Et si l’écologie t’intéresse réellement, c’est ce qu’il faut faire.
Par contre, si ton but est d’imaginer l’utopie vers laquelle on doit tendre et qui soit complètement décarbonée, c’est-à-dire qui émet vraiment 0 CO2, pas un petit peu, pas 99% de moins qu’aujourd’hui, mais vraiment zéro, Alors, tout ce qui doit t’intéresser, c’est que tous les acteurs aient un scope 1 de zéro.
Les transports n’émettent pas de CO2. Les producteurs d’électricité n’émettent pas de CO2.
Si tu as ces deux prérequis, alors les émissions indirectes de la plupart de tes productions arriveront à zéro. Et c’est pour ça que c’est un tel enjeu pour les gens qui veulent réellement faire une transition énergétique. On doit avoir une production d’énergie qui est renouvelable et on doit avoir un maximum de véhicules électriques. Pas seulement les voitures, mais surtout les camions.
C’est les deux enjeux majeurs pour décarboner la société.
Il restera des problèmes dans certaines industries comme la cimenterie qui ont des process qui émettent du CO2 et qui ne sont pas forcément directement électrifiables. Mais le poids de celle-ci dans les émissions indirectes est tellement faible par rapport au transport et à l’électricité qu’en général, on ne les compte même pas.
Je suis d’accord que quand tout le reste sera à zéro, il faudra s’attaquer à ça et il faudra commencer à le compter. Mais vraiment, la magnitude du problème est là vraiment toute autre.
une bonne part de cet impact énergétique et environnemental est dû aux énergies fossiles utilisées qu’on pourrait remplacer par des énergies vertes à l’avenir, il reste des problèmes de consommation énergétique et de pollution.
En fait, je suis souvent confronté à une espèce de serpent qui se mord la queue quand j’ai des discussions sur la décarbonation de la production d’électricité. On me dit que les éoliennes ou les panneaux solaires, ça a des émissions indirectes. Mais ces émissions indirectes sont liées à la production d’électricité. Et on suppose qu’elles sont faites dans un pays qui a un mix carboné, comme la Chine typiquement.
Rien de ce qu’on fait dans notre société aujourd’hui ne peut être renouvelable en tenant compte des émissions indirectes, par définition, parce que notre société émet du CO2. La transition énergétique, on devra la faire en émettant du CO2. On doit se donner un budget CO2 pour cela. Encore une fois, c’est quelque chose que l’on peut quantifier et qu’on doit essayer de minimiser, mais dire que la transition doit se faire sans émettre de CO2, c’est dire qu’on ne doit rien faire et ça, ce n’est pas quelque chose que je trouve être une opinion particulièrement écologiste.
Notre but doit être d’arriver à une société qui n’en émette plus. C’est ça l’objectif écologique réel, c’est qu’on arrête de balancer du CO2 dans l’atmosphère. Notre but, c’est d’arriver au jour où le nombre de tonnes nettes émises dans l’atmosphère sera de zéro. Ce jour-là, on consommera de l’électricité sur des machines qui ont dans le passé été produites en émettant du CO2. Et cette électricité sera produite par des panneaux solaires qui ont été produits dans un mix énergétique qui a utilisé du CO2. Mais toutes leurs émissions de CO2 auront été dans le passé et ce sera enfin fini. Et toutes les choses que cette société produira à partir de ce moment-là aura des émissions indirectes de zéro et on sera arrivé à une société renouvelable.
low-tech/high-tech !
Alors, les low-tech, parlons-en parce qu’il y a beaucoup de choses à en dire. Et en faisant ça, on va reboucler sur la discussion sur l’open source qu’on a à côté. (et que je vais probablement attendre un ou deux jours avant d’avoir le temps de vraiment désosser.)
Moi, je vois ce que sont les high-tech. Ce sont les technologies qui ont une chaîne de production complexe, qui se basent sur d’autres industries, qui se basent sur d’autres industries, pour arriver à faire des choses très difficiles à faire à la main dans un atelier.
L’exemple typique de ce qui est high-tech, c’est la microélectronique. C’est ce qu’on appelle les puces en silicium qui se retrouvent à l’intérieur des composants intégrés. Pour faire de la microélectronique, tu as besoin d’une industrie chimique qui est capable de fournir de la matière avec une grande pureté. Tu as besoin de créer des salles blanches qui elles-mêmes sont des objets industriels complexes. Tu as besoin d’avoir énormément d’électronique et même de microélectronique de la génération précédente pour faire fonctionner les machines qui créent la microélectronique d’aujourd’hui.
La première fois que j’ai entendu parler de low-tech, j’ai supposé naïvement que c’était l’opposé des high-tech. Donc c’est ce qui est faisable avec des outils simples dans un atelier, voire dans le cas extrême, c’est ce que tu arrives à faire si tu es en pagne dans la forêt. Beaucoup de bois, un peu de métal éventuellement. On s’autorise en général dans les low-tech de quand même s’appuyer sur de la petite industrie de métallurgie ou de menuiserie. Mais on y va très mollo avec l’électronique. Et c’est principalement des composants passifs.
Bon, je pensais avoir compris ça. Et puis, j’ai vu ce terme arriver dans ma bulle de Fab Lab et de Hackerspace. Et en fait j’ai complètement décroché lorsque des gens ont commencé à me dire que je faisais de la robotique low-tech. Pour moi, la robotique, c’est un des trucs les plus high-tech qui existent: ça se base sur l’industrie de la microélectronique, sans laquelle on ne peut pas faire de bons contrôleurs moteurs, on ne peut pas faire de caméras, on ne peut pas faire de circuits programmables. Donc plus high-tech que la robotique, je ne vois pas. Alors pourquoi les gens me disaient que je faisais du low-tech?
La première fois, j’ai supposé que c’est parce qu’ils ne savaient pas ce que ça voulait dire. Donc j’ai laissé couler. Et puis ça n’arrête pas de revenir. J’ai vu des gens parler de Raspberry Pi ou de Arduino comme des projets low-tech, alors que ça se base sur des puces, et dans le cas du Raspberry Pi, même des puces de génération plutôt récente.
Et puis, dans le cadre d’un festival organisé par l’ADEME, où on avait été invité, on est tous allés assister à la projection du film documentaire Low-tech. Et là, j’ai enfin compris ce que ça veut dire.
Ça veut dire que tu utilises une technologie que tu comprends et que tu maîtrises. Une technologie qui te libère plutôt qu’elle ne t’asservit à des fournisseurs.
Ce n’est pas du tout un jugement sur le niveau technologique, en fait. Contrairement à ce que pas mal de gens, y compris les praticiens, pensent, ce n’est absolument pas le contraire de high-tech. A l’issue de ce film, j’ai posé une question bête. J’ai demandé, « mais en fait, ça veut dire open source et open hardware, low tech? »
Je n’ai pas eu un seul contre-exemple.
Et là, toi, tu me confirmes également cette impression. Le niveau technologique de Linux et de Windows 11 est identique. On pourrait même arguer que Linux est carrément plus avancé. Pourtant, tu le places en low plutôt que high tech. Tu considères qu’un ordinateur sur lequel Linux est installé est plus low-tech qu’un ordinateur sur lequel autre chose est installée, alors que c’est les mêmes puces à l’intérieur. Il n’y a pas de différence vraiment fondamentale entre ton PC et ceux de Google. En tout cas, pas au niveau de complexité industrielle nécessaire pour les produire.
C’est absolument pas une discussion sur les niveaux technologiques qu’il y a avec ce débat. C’est une question sur le modèle économique et la propriété intellectuelle, sur l’appropriation du savoir.
Et tu as raison sur une chose, c’est que le fait de savoir si les IA qu’on va utiliser sont ouvertes ou non est fondamental pour savoir si ça va changer nos sociétés pour le mieux.
Mais ce n’est pas du tout un problème technologique, c’est un problème de gouvernance. Car les LLMs que j’utilise ont la même structure, la même architecture, et dans certains cas, quasiment les mêmes poids que les IAs fermées. Le premier LLM qui a été utilisé par une armée, c’était un LLM libre, GPT-J-6B, (de EleutherAI, aucun lien avec ChatGPT, on associe ‘GPT’ à OpenAI mais ils se sont acaparés le terme, qui est un nom d’architecture inventé par un lab racheté depuis par Google) qui justement permettait de finir son entraînement sur d’autres tâches.
Franchement, chaque fois que vous avez envie d’utiliser les termes low-tech ou high-tech, je vous recommande de réfléchir à si vous parlez vraiment de la complexité de production d’un objet ou si vous n’êtes pas en train de parler de technologie propriétaire et de technologie libre.
Alors, désolé pour le temps que ça m’a pris de répondre, j’ai fait une première réponse, puis je me suis rendu compte que je me répétais beaucoup, puis que je manquais un peu de connaissances, puis la vie perso m’a pris du temps, bref, voici enfin une réponse.
Du coup, j’ai été consulter quelques sources sur les questions de l’énergie, notamment ces trois ci-dessous :
Conférence de Jancovici, plutôt sceptique face aux renouvelables (pas qu’il soit contre mais il liste quand même pas mal de défauts, et surtout de défauts si on les utilisait en masse)
Je fais d’abord une première proposition de clarification sur les positions différentes sur l’axe technosolutionnisme/décroissantisme. Les termes sont pas forcément idéaux, c’est complètement mon invention pour essayer de clarifier le nuancier des positions (libre à toi de renommer ces catégories, si tu juges que certaines ne méritent aps leurs étiquettes) :
Technosolutionnisme pur : des technologies futures seront la solution, inutile de changer nos modes de production ou nos modes de consommation
Technosolutionnisme large : les technologies actuelles sont la solution, inutile de changer nos modes de consommation, changeons uniquement nos modes de production
Ecologisme “technique” : l’important est les technologies actuelles, changeons d’abord nos modes de production, et changeons les modes de consommation à la marge
Ecologisme “social” : l’important est la diminution de la consommation, changeons d’abord nos modes de consommation, et changeons les modes de production restants
Décroissantisme pur : la diminution de la consommation est la solution, inutile de changer nos modes de production, changeons uniquement nos modes de consommation
Pour être franc, de ces 5 catégories, j’ai surtout rencontré les 3 du milieu. Les décroissantistes “purs”, qui veulent 0 technologie, je connais quelques groupes, mais j’en ai jamais rencontré. Les technosol’ purs, je connais deux trois fous-furieux outre-Atlantique, mais j’en ai jamais rencontré.
Je pense que ta première question s’attaque au Décroissantisme pur, et que si on veut répondre à cette attaque, on pourrait se concentrer sur les aspects du Technosolutionnisme large qui sont quasiment les seuls qu’elle aborde, alors qu’en réalité, on serait plutôt deux partisans de ce que j’ai appelé Écologisme, toi de son pendant technique, moi de son pendant social. Et dans l’essentiel de ton message, je pense qu’il y a beaucoup de points qui ciblent surtout le Décroissantisme pur, et en y répondant j’avais surtout envie de répondre en critiquant le Technosolutionnisme large, alors que, selon moi, on défend des positions beaucoup plus proches l’une de l’autre, et beaucoup plus nuancées. Je range notamment dans cette catégorie les points “Postulat/conclusion” et “Ça ne résoud pas le problème”.
Sur le mélange des décroissances et la décroissance "totale"
La multiplicité des sens de “décroissance” est un fait, ça dépend évidemment de ce qu’on met derrière. Pour la plupart des catégories (j’exclus population, qui est dans mon expérience un débat très différent, et qui n’existe pas vraiment parmi les écolos que je connais), je pense qu’on peut défendre un modèle où toutes ces décroissances s’opèrent en même temps. C’est en tout cas ce qui me semble désirable, même si j’ai beaucoup moins de connaissances techniques que toi. Ce serait un peu comme l’intersectionnalité des luttes, on aurait une intrication revendiquée des différentes diminutions : de la consommation, donc de la production, donc des émissions, et par extension du PIB (avec remise en question de notre modèle économique qui repose sur une croissance constante), et par extension de la richesse et du confort tels qu’ils sont définis aujourd’hui (ou bien si on veut être plus précis, une diminution de la liste des prérequis et des élements considérés comme contribuant au confort).
Sur le fait que la décroissance des émissions implique une augmentation de la consommation en énergie, d’après les infos que j’ai trouvées c’est pas forcément le cas. Les scénarios que j’ai trouvé partent soit sur une stagnation soit sur une diminution.
Sur l'inversion postulat/conclusion et l'honnêteté intellectuelle des gens
A titre personnel, j’ai l’impression que ce n’est pas par pure mauvaise foi que les gens vont chercher des arguments plus ou moins bons contre des innovations technologiques à impact environnemental réduit, je pense que c’est une différence de rapport à la science. Une chose est sûre, le discours scientifique, et donc technologique, n’est jamais tranché : ça peut être partiellement dû à des marchands de doute, mais c’est aussi le coeur du discours scientifique. Il a toujours des limites, des biais, des angles morts. Et en tant que simple intéressé-e, on est toujours exposé-e à des publications qui relativisent telle annonce ou nuance telle avancée, si bien que quand on a pas le temps et/ou les capacités de se plonger dans tous ça, on en tire simplement un sentiment d’incertitude. Opposé à ça, on a une équation radicale, moins de consommation, c’est moins d’émissions et de pollutions. Si en plus ça va de pair avec une relative remise en main du contrôle (la décroissance, c’est à toi d’en faire une partie, les solutions technologiques, l’essentiel des personnes n’ont pas à agir), ça construit une alternative qui permet de comprendre pourquoi les gens peuvent être méfiants face aux solutions technologiques : pile, c’est à moi de le faire et ça va forcément aider, face c’est quelqu’un d’autre qui s’en occupe et j’ai pas de certitudes sur l’étendue de son efficacité.
Je vais nuancer immédiatement ce que je viens de dire, c’est bien dans la tête des gens, pas dans les faits. Factuellement, on est d’accord que dans l’ensemble les énergies renouvelables sont une amélioration par rapport aux fossiles en matière d’émissions.
Pour reprendre ton exemple de logiciel propriétaire qui peut aider, ce serait contre-productif de protester contre le logiciel propriétaire si comparé à une alternative libre, seule l’efficacité et la licence changeaient. Mais si on commence à rajouter qu’il finance un milliardaire aux moeurs douteuses, que des associations estiment qu’ils ont un peu surestimé les réductions d’empreinte carbone, que son déploiement nécessite de construire une infrastructure de réseaux plus grande, etc., ça peut être assez pour que les gens se demandent “et si on diminuait juste notre utilisation de ces logiciels ?”. C’est pas une solution dans tous les cas, mais c’est juste pour dire que c’est pas toujours illégitime de préférer la décroissance de la consommation à un changement de technologie, surtout si on prend en compte les aspects sociaux et environnementaux en plus des seuls aspects techniques.
Sur la faisabilité de la décroissance de la consommation
Plusieurs points distincts me font dire que d’assimiler le Décroissantisme pur à du solutionnisme, et à plus forte raison les Écologismes social et technique, c’est au mieux approximatif, au pire de mauvaise foi. Ceci étant dit, je reconnais qu’on a plus de plans précis pour l’Écologisme technique que l’Écologisme social. Voici les points qui me chiffonent :
L’absence d’exemple n’implique pas la même chose dans le cas de la fission et de la décroissance de la consommation : dans le premier, on ne sait juste pas quoi faire. Dans le second, on sait quoi faire, on ne sait juste pas ce qui est optimal/efficace.
On a un (mauvais) exemple de politique publique qui réduit les émissions par le biais de la réduction de la consommation : le confinement. C’était même pas l’objectif, et c’est clairement pas ça qu’il faut faire, mais bon comme quoi c’est possible.
Le scénario que j’ai consulté (négaWatt 2022) incluait tout un pan de mesures que je classe dans la “décroissance de la consommation” (que le rapport regroupe sous le terme “Sobriété”, sa catégorie soeur étant “Efficacité”, donc plus sur l’électrification et les solutions technologiques). Ne pas avoir d’exemple n’implique pas de ne pas avoir de plan, bon ou moins bon, à mettre en place tout de suite (contrairement à la fission).
Ça ignore beaucoup de problèmes environnementaux et sociaux de se concentrer pays par pays, c’est cool qu’on baisse nos émissions localement, mais si c’est pour délocaliser la production et donc les émissions, bah c’est à nuancer voire à annuler. Par exemple, il me semble que le nucléaire n’a pas empêché l’empreinte carbone du français moyen d’augmenter au tournant du siècle, même si ça baisse depuis. Alors que la décroissance, elle, joue sur tous les tableaux, émissions locales et importations.
Sur les stratégies d'électrification et le budget CO2
D’abord, merci beaucoup pour l’explication détaillée, elle pose des concepts et des termes qui me sont bien utiles. Par contre, je pense que dans la première partie, le point est manqué : on est bien d’accord que l’électrification permet d’éliminer la grosse partie des émissions, mais dans le passage que tu cites, je parlais justement des émissions (et surtout plus généralement des pollutions) résiduelles, qui resteront même une fois qu’on aura passé l’essentiel du système en full électrique.
Ensuite, pour la question du budget CO2 (qui est une excellente manière de présenter les choses), je pense qu’on est tous les deux d’accord pour dire qu’il faudra en passer par là, et personne que je connaisse personnellement dans les cercles écolo ne prône le 0% d’émissions immédiat (du reste, je n’en connais pas non plus en ligne ou dans les livres). A mon sens il n’y a pas d’approche qui dise qu’on a pas de budget C02 à se donner, et la différence entre les deux “Écologismes” que j’ai identifiés me semble être la suivante :
Écologisme technique : il faut d’abord électrifier l’intégralité de notre système de production, et le budget CO2 doit être adapté en fonction, en étant le plus petit possible
Écologisme social : il faut d’abord un budget CO2 le plus petit possible, et l’électrification de notre système de production doit donc se faire partiellement, les usages superflus devant être abandonnés.
Du coup il y a sans doute des positions intermédiaires entre les deux, mais c’est comme ça que je vois les choses.
Sur high-tech/low-tech
Merci énormément pour cette présentation, ça me permet de connaître des sens et des histoires plus précis de termes que j’utilisais toujours avec une définition assez vague.
Je pense qu’effectivement l’usage que je fais de ces termes n’est pas du tout la complexité de production d’un objet technique. Par contre, je pense qu’elle ne recoupe pas exactement les notions de propriétaires/libres. Par exemple, si un produit était propriétaire, mais avait une documentation très poussée, une conception qui le rendait compatible avec de nombreux autres objets (et surtout d’autres vieux objets), et une bonne disponibilité de pièces détachées/d’extensions, je pense que je le classerais plutôt dans le low-tech. Après t’avoir lu, je me suis dit “oui, en fait, je ne parle pas de complexité technique de production, mais de complexité technique d’usage”. En gros, je ne décris pas la complexité de la chaîne de production nécessaire à l’objet dans l’absolu, je pars de l’objet dans son contexte, et je regarde à quel point il me serait compliqué de l’utiliser (et surtout de continuer à l’utiliser en cas de problème). Effectivement, ça recoupe les objectifs des logiciels libres, mais je pense que c’est une échelle plus large : les technos libres font partie de ma définition du low-tech, mais ce n’est pas un prérequis d’être libre pour être low-tech.
Aucun souci pour le délai dans les réponses. Parfois, c’est moi qui ai besoin d’une semaine parce que des choses se passent. Là, c’est parfait. Ton message arrive au moment où je n’avais pas envie de bosser. Donc, j’y mets un peu de temps, mais je ne répondrai pas toujours aussi rapidement.
propriétaire libre
si un produit était propriétaire, mais avait une documentation très poussée, une conception qui le rendait compatible avec de nombreux autres objets (et surtout d’autres vieux objets), et une bonne disponibilité de pièces détachées/d’extensions, je pense que je le classerais plutôt dans le low-tech.
ainsi que, je suppose, le droit de le modifier/réparer? Tu viens de décrire les principales libertés que les licences libres proposent d’implémenter :-) La différence est juste que dans le libre, il y a une licence qui vient imposer ses libertés et empêcher un retour en arrière sans que ça dépende du bon vouloir des ayant droits.
Décroissantisme pur et technosolutionnisme
Je ne pense pas construire un homme de paille lorsque j’attaque des décroissantistes purs.
Les critiques sur les véhicules électriques sont quand même monnaie courante, que ce soit sur Internet ou dans la vie. Et leur focalisation sur les émissions à la production, chaque fois me donne franchement l’impression de nier l’idée qu’on doit se permettre un budget CO2 pour une transition.
Sur l’arbitrage entre mode de consommation et mode de production: en fait, je pense que je suis technosolutionniste selon tes définitions.
Vu que pour moi le but est qu’on émette zéro CO2, qu’on émette zéro pollution et qu’on soit 100% renouvelable, si on arrive à ce stade, alors la consommation n’est plus un problème. Quelqu’un qui roule en voiture solaire peut bien faire 10 fois plus de kilomètres, ça ne pose aucun problème à la planète. Idem, quelqu’un qui a des productions d’électricité renouvelable peut bien climatiser ses pièces à 16 degrés, ça ne cause aucun problème.
Alors bien sûr, dans la période de transition qu’on a aujourd’hui, ça va aider de se rationner. Ça permettra de diminuer le budget de CO2 dont on a besoin pendant cette période de transition. Mais dire que ça doit être un changement sociétal à long terme, non, je trouve que ce n’est pas nécessairement vrai.
A mon avis, il y a plein de changements dans les modes de consommation qui sont souhaitables et dont on doit débattre, comme par exemple le végétarianisme. Par contre rationaliser des contraintes artificielles desquelles on va sortir dès qu’on sera sortis des fossiles, ça, je n’en vois pas l’intérêt et je pense même que ça peut être dommageable sociétalement.
Un des exemples qui me vient en tête, c’est les voyages internationaux. En avion, c’est clairement un gros poste d’émission de CO2, donc je comprends qu’on décide de limiter ça.
Par contre, il ne faut pas partir de cette contrainte pour se mettre à rationaliser l’idée selon laquelle ce serait négatif que des jeunes soient exposés à d’autres cultures. Pour moi, les échanges internationaux en Europe via Erasmus, ça a été un immense facteur d’intégration et de paix. Et je trouve qu’on doit souhaiter un futur où ce genre de pratique est renouvelable plutôt qu’un futur où ce genre de pratique est absente.
De plus politiquement, et psychologiquement, je pense qu’au contraire, la transition sera d’autant plus rapide et d’autant plus facile à accepter que l’on promeut des modes de vie confortables et durables.
Le solutionnisme décroissantiste
Je viens de regarder le plan transport du scénario Négawatt. Il se base en partie sur le déploiement de l’hydrogène dans les véhicules. 75% des poids lourds en 2050. C’est carrément du technosolutionnisme là.
Alors moi ça ne me gêne pas qu’on suppose que dans quelques dizaines d’années il y aura des nouvelles technologies. Ce serait même extrêmement déraisonnable de ne pas le supposer. Mais c’est un petit peu hypocrite de s’autoriser ça pour les technologies qui nous plaisent et de se l’interdire pour celles dont on a décidé qu’elles n’évolueraient pas.
Il suppose également une baisse de 9% par an de la distance parcourue par habitant en France. Et là, je dois t’avouer que je trouve ça encore plus spéculatif que le déploiement de l’hydrogène ou de la fusion à long terme. Là, c’est quelque chose dont on n’a aucune idée de comment on va le faire.
Certes, on sait que des leviers existent, mais enfin, il faut 20 ans pour faire une ligne de tramway dans une grande ville. Les innovations à mettre en place politiquement et économiquement pour que ça se passe plus vite, c’est du domaine de la science-fiction.
En tant que techno-utopiste, je veux bien croire qu’en 2100, on ait réussi à trouver des méthodes d’organisation qui font que ces chantiers peuvent avancer plus vite, mais ça me paraît extrêmement déraisonnable d’utiliser ça pour résoudre une crise urgente.
C’est ça que je trouve solutionniste. Je pense que les calendriers sur la fusion sont assis sur des théories bien mieux testées que les calendriers décroissantistes.
Pardonnez nos émissions!
A titre personnel, j’ai l’impression que ce n’est pas par pure mauvaise foi que les gens vont chercher des arguments plus ou moins bons contre des innovations technologiques à impact environnemental réduit, je pense que c’est une différence de rapport à la science.
J’ai une autre théorie: J’ai l’impression que pour beaucoup d’écolos, ils ont recyclé une mentalité catholique de l’absolution par l’expiation.
Il y a cette idée que la pollution a été causée par un excès de consommation et que l’on doit pardonner nos fautes via un refus volontaire du confort. Je ne sais même pas si c’est particulièrement catholique comme mentalité, c’est en tout cas religieux et de la pensée magique.
Si tu leur vends un scénario où leur confort n’a pas besoin de changer et on peut réparer la biosphère, ils supposent qu’il y a une arnaque. C’est trop beau pour être vrai. Et surtout, moralement, l’équation karmique n’est pas équilibrée parce qu’on a causé un dommage par notre insouciance et on ne l’a pas réparé par une souffrance.
Si tu leur dis qu’en fait avec des voitures électriques qui se rechargent au solaire pendant la journée, on peut multiplier par 10 les kilomètres qu’on fait par habitant sans que ça embête la planète, ça leur paraît impossible.
Seulement voilà, l’équation morale est imaginaire alors que l’équation d’émission de CO2 est réelle. L’univers se fout de la souffrance humaine.
pollutions résiduelles
Sur les pollutions résiduelles, Le problème, c’est que chaque pollution individuelle est un problème différent. Chaque fois avec des solutions différentes qui impliquent des discussions différentes. Les obligations, les textes sérieux ne parlent pas de CO2, ils parlent de gaz à effet de serre en incluent énormément d’émissions. Je ne crois pas être particulièrement biaisé en disant qu’il y a un certain consensus pour dire que le CO2 est le plus gros problème et que si on arrive à le résoudre, les autres devraient être plus faciles et seront même probablement résolues dans la foulée.
Et pour l’angle qui nous intéresse, si on a pu résoudre le CO2 sans décroissance radicale, on ne devrait pas en avoir besoin pour les autres pollutions non plus.
haha, oui, merci les devs du Fediverse, c’est une petite pépite que cette fonctionnalité !
Sur le classement LFI/PS
On est d’accord globalement, avec quand même ce sentiment pour moi que le classement de LFI à l’extrême gauche (et subséquement du PS à gauche) a énormément de contre-arguments, et surtout est particulièrement utile aux (et d’ailleurs particulièrement pratiquée par les) néolibéraux et les tendances de fachos, parce que ça efface et marginalise les groupes historiquement d’extrême-gauche, tout en attribuant trompeusement tous les maux associés à l’extrême-gauche à LFI. Bref, c’est non seulement de la gymnastique mentale à beaucoup de niveaux, mais c’est surtout une manoeuvre du pouvoir en place, du coup ça me met doublement vent debout.
Sur les catégories de révolutions
Travail de distinction très intéressant, et qui m’a fait pas mal réfléchir. J’en note plusieurs choses :
Sur les méthodes pour aboutir aux utopies anarcho-communisto-écologistes.
Ah, mon mauvais, je t’avais mal compris là-dessus, je pensais que tu soutenais une incompatibilité ultime entre différents programmes. On est bien d’accord, tout le noeud du problème est dans la méthode pour parvenir à un horizon à peu près commun. On est aussi pas mal d’accord sur la critique d’un marxisme bas du front et d’un manque d’intersectionnalité. Quelques points :
Sur l'autoritarisme
Alors déjà, je tiens à préciser que même si je ne suis pas complètement réformiste moi-même, et surtout que je peux avoir des critiques très virulentes sur cette stratégie, au fond je comprends parfaitement qu’on soit réformiste dans une société comme la nôtre, et je préfère être un allié d’un réformisme qui apporte quelques victoires qu’un révolutionnaire puritain qui n’a aucune utilité.
Sur la définition même de l’autoritarisme, je pense que comme droite et gauche, ça reste quelque chose de pas clair et de très relatif (d’ailleurs au final, ce qui est intéressant n’est pas forcément tel ou tel axe de positionnement, mais plutôt une multitude d’axes, genre “réformisme progressiste internationaliste” mais bref). Genre, la définition que tu en donnes est pour moi celle de l’autoritarisme “pur”, à son paroxysme. Je pense qu’il y a un sens plus large à l’autoritarisme, dans lequel nous vivons, duquel relève à mes yeux le centralisme démocratique, et qui se résumerait à “tant qu’une personne doit suivre une règle qu’elle n’a pas pu refuser ou choisir, il y a autoritarisme”. C’est je pense sa forme la plus large possible, et j’entends que ça peut être un peu trop large pour être un outil efficace, mais à cela je réponds que ça dépend ce qu’on essaye de faire : si on s’intéresse à comment construire une société vraiment démocratique ou anarchiste, c’est pertinent. Si on veut juste faire le tri dans les systèmes existants, c’est quasiment inutile, c’est présent presque partout actuellement.
Sur les théories d’organisation de groupe armés les empêchant de dériver, on est d’accord, ça reste beaucoup trop limité (raison de plus pour être réformiste, point complètement accordé). Je suis pas du tout un expert de la Garde Noire, mais il me semble qu’il y a un léger défaut dans ton analyse : pour ce que j’en sais, Makhno a écrit la plateforme à la lumière de la défaite, et en se demandant comment faire pour changer le mouvement justement pour éviter une défaite. En admettant ça, on pourrait dire que c’est justement la défaite qui l’a fait glisser vers quelque-chose de plus autoritariste, et en tout cas plus avant-guardiste, plutôt que d’avoir empêché l’autoritarisme de s’imposer. Mais bon, je reconnais que c’est un exemple au mieux très imparfait, compter sur les militos pour dire “on ne doit rien imposer” et le faire, ça reste très fragile.
Sur le Rojava, je n’y connais vraiment pas grand chose, mais je suis un peu sceptique sur ce qu’il y a vraiment à l’oeuvre derrière (doutes notamment sur le rapport entre armée et société civile, sur le traitement des autres minorités et des prisonniers des groupes islamistes, et du coup sur l’importance de la hiérarchie maintenant, c’est un bon point que tu soulèves).
A titre personnel, je reste convaincu qu’une telle organisation est possible, ces quelques exemples très imparfait m’en semblent être des indices, à défaut de preuves, mais on est d’accord sur le fond : ça manque de théorie largement diffusée et de mise en pratique. Je m’intéresse à ce qui peut émerger dans ce sens, mais il vaut mieux s’orienter vers le réformiste si on veut un peu de concret rapidement. (tout en restant ouvert à l’autre option, on est similaires sur ce point, on a juste pas majoré dans le même courant)
Sur la réforme des retraites, c’est marrant, je vois ça comme un exemple parfait des contre-pouvoirs qui fonctionnent (c’est-à-dire entrent en action) sans fonctionner (c’est-à-dire sans réussir). Et aussi des jeux de pouvoirs médiatiques qu’il y a eu autour du sujet. Et aussi de l’incapacité des contre-pouvoirs populaires à passer la deuxième : si tout le monde qui s’était mobilisé pour les retraites était sorti le 10 septembre dernier pour faire des blocages et pas juste des manifs, y’aurait peut-être eu moyen de se faire entendre. Bref, pour moi c’est un exemple qui m’a pas mal convaincu à titre personnel qu’il fallait viser des choses plus radicales (quitte à toujours tenter le jeu de la république, mais en tout cas ça m’a convaincu qu’il n’offrait aucune garantie de fonctionner).
Sur ton analyse des pourcentages, je te rejoins sur le fait que les chiffres ne sont pas en faveur d’une révolution imposée à la population. Je crois beaucoup plus en des poches révolutionnaires qui installent l’auto-gestion localement, même si je n’y crois pas fort non plus. Un point qui me fait tiquer, c’est que autant je suis d’accord sur “si >50% apprécieraient le résultat de la révolution, même sans soutenir le processus, alors au moins 25% seraient d’accord pour le voter”, autant ça me semble un moyen de souligner l’impasse réformiste : d’une part parce que 25% ça ne suffirait pas à le faire passer, et d’autre part je pense que c’est notre situation actuelle. J’estime qu’une majorité de gens seraient favorables à des mesures sociales (certain.e.s des droitards que je connais le sont pour de mauvaises raisons, et sont des exemples parfait du travailleur que le bourgeois cherche à monter contre les étrangers), que les résultats de LFI/coco/écolos sont autour de ces 25%, et que le résultat global de cette situation est mauvais (sur une échelle de temps courte) : la société se droitise, se précarise, s’autoritarise (au sens large ;) ), les écarts de richesse se creusent, etc.
ça marche, pas de soucis pour les réponses qui prennent leur temps et pour subdiviser tout ça en différent fils, ça me va impec’ ! Merci encore pour toutes ces réflexions !
Un petit mot sur l'URSS (et la Suisse!)
Alors de mon point de vue, les révolutions russes qui ont amené à l’URSS, ça a été complètement des révolutions avant-gardistes. Et je soupçonne même que dans les débuts, ça a pu avoir le soutien d’une grosse majorité de la population.
C’est devenu autoritaire avec d’autres phénomènes, mais je pense qu’on peut dire que c’était des avant-gardistes qui ont vraiment souhaité modifier les structures de pouvoir et l’ont fait une fois au pouvoir. Ils n’ont pas réussi à éviter un glissement vers l’autoritarisme, mais personnellement, je ne les classe pas dans des gens qui, dès la Révolution, savaient qu’ils voulaient imposer un mouvement autoritaire.
Intéressante la quatrième catégorie de révolutions que tu proposes. Est-ce qu’on a un exemple de cas dans lesquels ça a fonctionné? On pourrait arguer que la Suisse a mis en place sa démocratie plutôt correcte avec une mentalité similaire, mais c’est peut-être très anachronique de plaquer au Moyen-Âge ce genre de mentalité.
Révolution = violence?
Petite question ouverte que je me suis posée en écrivant cette réponse, est-ce que dans le débat révolution vs réforme, est-ce que la révolution est nécessairement violente ?
C’est un peu l’a priori inconscient que j’ai, et c’est ce qui me fait un petit peu envoyer balader les LFIstes qui parlent de révolution citoyenne par les urnes, mais est-ce que c’est tout à fait illégitime de dire que la révolution, c’est plutôt un niveau de changement important et rapide, plutôt que forcément un renversement par les armes du pouvoir ?
J’ai tendance à garder le terme révolution uniquement pour les changements qui sont impossibles à faire par les processus légaux mais je voulais vérifier si c’est aligné avec ta définition à toi?
Écolo-fiction
Content que ma petite politique fiction sur les courants écologistes te plaise!
Alors en fait, je pense que c’est l’inverse. Le changement climatique, pour l’instant, c’est un point relativement consensuel. Bon, il y a toujours des conservateurs pour le nier, pour penser qu’il vaut mieux détruire la planète que baisser des profits. Mais si tu fais fi de cette opposition, en face d’eux, il y a des gens qui sont relativement unis sur le fait qu’il faut émettre moins de CO2, il faut arriver à des niveaux soutenables et idéalement, il faudrait même enlever du CO2 de l’atmosphère une fois qu’on aura réussi à arrêter d’en mettre.
Les problèmes vont surtout arriver une fois qu’on sera arrivé à ce point-là, une fois qu’on aura passé la crise climatique, une fois qu’on aura fait notre transition énergétique, je crois que là, les différents courants vont exploser autours de questions qui font sourire aujourd’hui mais sont d’ordre moral donc bien plus difficiles à trancher avec un consensus scientifique. Et ça sera intéressant! Les histoires de spécisme sont des débats très marginaux aujourd’hui, mais ils sont très difficiles à trancher je trouve.
L'autoritarisme et ses degrés.
Je pense que l’autoritarisme, c’est quelque chose de plus clair que la droite et la gauche. Pour moi, c’est simplement le degré de violence que l’État a besoin de déployer pour maintenir l’ordre qu’il souhaite. Et par proxy, le décalage entre la volonté de l’État et la volonté générale.
Je suis donc assez proche de la définition que tu en donnes, sauf que tu as l’air de la penser binaire alors que pour moi c’est un spectre.
Alors oui, en général, on ne va pas parler d’autoritarisme à la première instance de coercition. On considère qu’il y a un seuil, et là, comme le seuil gauche-droite, ce n’est pas forcément évident de dire quand est-ce que ça commence à mériter le nom “autoritaire”,
Mais comme je le disais au début de la conversation, c’est l’axe-libertaire autoritariste qui me guide d’une façon beaucoup plus claire que l’axe gauche-droite. Je veux moins de coercition, je veux moins de choses imposées à des personnes qui n’en ont pas envie. Je n’ai pas de plan clair pour arriver à zéro coercition (les gens qui ont envie d’en torturer d’autres, ça me va qu’on les en empêchent), alors j’accepte qu’on se contente de petit à petit la réduire quand c’est possible. La minimisation de la coercition, à mon sens, c’est une direction qui est toujours bonne et on doit avoir un regard très critique et un examen très minutieux lorsqu’on décide qu’il y a besoin de mettre en place une violence d’État.
La réforme des retraites
Il ne faut quand même pas oublier que la réforme des retraites, elle est suspendue. Alors bon, je ne suis pas là pour dire si ce que le PS a donné en échange était légitime ou non. Mais le fait est que le gouvernement actuel, s’il insistait qu’il voulait appliquer la réforme des retraites, il était censuré. C’est un contre-pouvoir qui a, pour le coup, plutôt fonctionné. Moi, j’aimerais bien qu’il fonctionne un peu plus rapidement, avec des seuils un petit peu plus bas et d’une façon un petit peu plus efficace. Mais il n’est pas non plus absent.
Alors on peut arguer que oui, elle est suspendue, elle n’est pas annulée, qu’elle finira peut-être par être appliquée. Mais le fait est que là, il va falloir qu’elle récupère de la légitimité démocratique pour pouvoir continuer. C’est aux prochaines présidentielles, aux prochaines législatives que cette question sera reposée.
On a au pouvoir en ce moment une équipe qui est très clairement autoritariste et qui est emmerdée par les contre-pouvoirs et par les limites qu’elle a. Le fait que justement elle n’arrive pas à faire ce qu’elle veut et qu’on les voit tous maugréer sur ces Français qui ne comprennent rien, qui ne sont pas raisonnables, c’est en fait plutôt un bon signe, je trouve.
We are the 25%!
Si je parle de 25% pour faire adopter un changement, c’est parce que c’est les scores que fait Emmanuel Macron au premier tour. 24% en 2017 et 27% en 2022. Et en 2017, ça leur a permis d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale et de gouverner un peu tout seuls.
C’est ce qui me fait dire que si tu arrivais à vendre l’idée de la commune autogérée à 25% de la population comme de quelque chose de raisonnable qu’il serait temps d’essayer, ça peut tout à fait fonctionner par les urnes.
La révolution par morceaux
En fait, c’est quelque chose qui m’a fait beaucoup évoluer, c’est de regarder dans le détail ce que certaines personnes mettent en place comme projet assez radical, sans avoir besoin d’aller dans la violence. Une des choses que je trouve importantes à regarder dans une société qui se veut démocratique, ce n’est pas uniquement les scrutins et les votes, c’est également ce qu’elle tolère en termes d’organisation et en termes d’expérimentation.
J’ai vu plusieurs choses qui m’ont influencé, notamment Longo Maï, mais je crois que ça avait été de discuter avec la mairie de Saillans, qui a été une des premières mairies qui a eu une liste autogérée, qui m’a fait réaliser qu’en fait, l’opposition à ce genre de choses, elle est très molle, elle n’est pas violente. Il y a des trucs injustes qui leur sont arrivés, mais ça se combat vraiment avec des outils réformistes.
Depuis, des anarchistes, j’en croise dans plein de groupes, dans plein d’assos, dans des coopératives, qui fonctionnent tout à fait à l’intérieur de la société. Ils n’en acceptent pas toutes les règles et appliquent des choses différentes en interne (on est égalitaire mais légalement y a besoin d’un maire, on le tire au sort mais en interne on prend nos décisions ensemble), mais il y a tout ce qu’il faut pour créer des petits espaces libertaires comme ça dans la société.
Il y a eu plein de communautés dans les années hippies qui ont essayé de faire des choses avec plus ou moins de moyens, avec plus ou moins de bonheur. Elles n’ont pas été détruites et assassinées comme l’ont pu être les communautés anarchistes en URSS ou dans l’Allemagne nazie. Tu peux tout à fait aller vivre en communauté à Longo Maï. Tu peux aller dans une commune intégrale comme il en existe tant, dans un éco-village, ou en fonder un.
La possibilité d’avoir ce genre d’expérience et d’avoir ce genre de lieu, pour moi, c’est une part importante pour décider de si notre société impose d’être révolutionnaire ou permet d’être réformiste.
D’où le calcul, je pense correct, de pas mal d’anarchistes, qu’ils auraient beaucoup d’opposition s’ils formaient un groupe armé violent, alors qu’il suffirait d’éduquer la population afin que les changements arrivent “tout seuls”.
Pour moi qui suis né en 1981, un des changements qui était le plus visible dans la société, ça a été la sortie de l’homophobie. Ça paraît assez évident aujourd’hui que les LGBT sont acceptés par pas mal de gens «mainstream», mais je me souviens de quand, au contraire, c’était mainstream de faire des blagues de gros beaufs sur la moindre “déviance” et très niche de dire que les gays étaient des gens comme les autres (ou pire, que les trans ne relevaient pas de la psychiatrie).
Ce n’est pas une évolution qui est arrivée naturellement de nulle part. Il y a eu des militants qui ont fait un travail patient d’éducation. Qui à force de Gay Pride, de marches, d’interviews, d’oeuvre d’art, ont fini par réussir à faire comprendre à tout le monde ce qui était une évidence pour les gens du milieu à l’époque. Qui est que les LGBT, c’est juste des gens comme les autres qui ne menacent personne et qui ont droit à de la dignité et à du respect.
Aujourd’hui je vois avec une certaine joie progresser les idées, entre autres de Graeber et d’autres, sur l’aliénation du travail, sur les bullshit jobs, sur la non-nécessité d’avoir des chefs. Et je vois surtout ça monter comme une forme d’évidence détachée de toute revendication politique. Si on passe d’un monde où le rejet des hiérarchies était quelque chose d’anecdotique à quelque chose qui est mainstream et du niveau de l’évidence, on peut s’attendre à des changements législatifs importants qu’une révolution violente aurait eu du mal à accomplir.
Incertitudes pour la suite
Sur la dernière partie, je suis beaucoup plus en recherche parce que j’arrive à un point où j’ai l’impression que je n’ai pas encore résolu toutes mes contradictions.
D’un côté, je veux moins de coercition, plus de liberté, ce qui à mon sens passe par moins de choses imposées par la collectivité aux individus.
Mais de l’autre, lorsque je vais au bout de ma logique sur l’autoritarisme qui est une expression de la psychopathie, je me rends compte que l’outil principal qu’on a pour lutter contre ça, c’est un ensemble de règles qui, chez les personnes démunies d’empathie, peuvent faire office de contrat social minimum pour fonctionner à peu près bien en société.
Le problème, c’est que des règles comme ça, je ne vois pas trop comment les imposer, si ce n’est par des trucs qui ressemblent vachement à une police et à une justice.
Quelle que soit la façon dont tu retournes les choses, tu te retrouves in fine avec des choses qui ressemblent vraiment à un tribunal comme il devrait l’être: Débat contradictoire, avocat pour aider les personnes à se défendre, plusieurs niveaux d’appel, dossiers préparés pour permettre des débats sereins…
Et à une police comme elle devrait l’être: très respectueuse d’un code de la procédure, capable de déployer une violence, mais en obéissant à des règles très cadrées et avec une grande proportionnalité. Quand tu lis le code de la procédure pénale, les règles, elles sont quand même bien. Si on vivait dans un monde où la police respectait ça à la lettre, on aurait vachement moins envie de crier ACAB
Je pense que le problème qu’on a, c’est que d’un côté, il y a beaucoup d’autoritaristes qui sont attirés par le pouvoir que donnent ces deux institutions, en particulier la police.
Et de l’autre côté, il y a un péché originel majeur qui est qu’on a mélangé le fait de faire respecter les lois qui diminuent les oppressions, et le fait de protéger l’État. La justice et en particulier la police ont ces deux missions et font semblant de faire croire que c’est la même chose.
Ce qui me pousse franchement du côté du réformisme dans cette histoire, c’est que dans l’hypothèse où une révolution arriverait à renverser le pouvoir, se poserait de façon pressante et urgente l’organisation d’une milice pour empêcher les assassinats, pour empêcher les viols, pour empêcher les lynchages. Et que quand on réfléchit à comment empêcher cette milice de devenir un gang autoritaire, un groupe de criminels qui attire tous les psychopathes du coin, on se retrouve à vouloir mettre en place tous les garde-fous qui existent déjà théoriquement dans la loi, mais qu’on applique mal aujourd’hui.
Alors je veux quand même imaginer que mon réformisme est assez radical parce que personnellement je trouve que la police nationale, on devrait purement et simplement la dissoudre et répartir ses missions en grande partie dans les polices municipales et dans la gendarmerie nationale qui elle aussi aurait besoin d’une bonne dose de réforme.
Je trouve qu’on devrait supprimer l’IGPN pour remplacer ça par une institution composée de juges. Et que ça devrait être une circonstance aggravante d’être dépositaire de l’autorité publique et de commettre des infractions, ne serait-ce que des infractions de code de la route.
Alors pour un révolutionnaire, ça ressemble peut-être à des discussions sur des détails bureaucratiques et administratifs. Mais je pense que c’est une erreur de croire que des grandes idées révolutionnaires peuvent remplacer ça. A mon avis, le diable est dans les détails et la plupart des régimes autoritaires sont apparus parce que, justement, quelques détails ont été gagnés par les autoritaristes.
La Tchéka (l’ancêtre du KGB) n’aurait pas obtenu ses pouvoirs de police politique, l’URSS aurait pu devenir la première démocratie communiste du monde. Ça s’est joué à quelques détails.
Sur les révolutions russes et la suisse
Je pense ne pas être d’accord sur le fait que les révolutionnaires russes n’étaient pas
des gens qui, dès la Révolution, savaient qu’ils voulaient imposer un mouvement autoritaire, si les gens en question sont les bolcheviks. Si c’est l’ensemble de la Révolution, alors oui, mais j’estime que le programme même des bolcheviks impliquait l’autoritarisme dans sa forme pure. Et je pense que ce désaccord est simplement une différence d’approche de l’autoritarisme, j’en ai une définition plus large que la tienne. Ceci-dit iels étaient clairement avant-guardistes (mais pour moi l’avant-guardisme est compatible avec l’autoritarisme, dans sa version “evil”).Sur la Suisse, je ne connais pas si bien, mais j’imagine que ça pourrait être l’un des cas-limite de cette 4e option, oui. Mais sinon je dirais qu’on a pas d’exemple de cas dans lesquels ça ait fonctionné, à part le Chiapas où ça a fonctionnouillé (c’est franchement pas une victoire éclatante, mais il y a eu une claire amélioration de la vie politique, de l’accès aux soins et à l’éducation, on ne peut pas leur enlever ça).
Sur la nécessité de la violence dans la révolution
Excellente question, je n’ai pas de réponse dont je sois certain. J’imagine que ça dépend du sens qu’on accorde à la violence, mais je vais supposer que du coup c’est tous les “moyens illégaux”. Dans ca cas, je dirais qu’il y a deux sens à la révolution, la révolution “pure” qui implique de la violence, càd ne pas passer par des moyens légaux, et la révolution “large”, qui est un sens très flou de changement soudain (comme les révolutions technologiques).
Dans la discussion, je parle plutôt de révolution au sens pur. Que LFI parle de révolution citoyenne, c’est clairement au sens “large” et c’est clairement pour séduire leur aile gauche en surfant sur le terme de révolution, ce qui est au mieux un usage qui porte à confusion, au pire un brouillage des lignes volontaires.
Sur la question écologique
Je t’accorde bien volontiers le point sur cet excellente analyse des problèmes qui surgiront une fois qu’on aura résolu la majorité des problèmes liés au changement climatique. Je ne sais pas si tu regardes les vidéos de Mr Phi, mais il estime que le véganisme sera une évidence dans un avenir plus ou moins lointain, et qu’on comprendra mal comment on justifiait la consommation de viande avant.
Ceci dit, je suis un peu en désaccord avec toi sur le point d’avant : certes, pour l’immense majorité des gens il y a une préoccupation quand au changement climatique. Mais je pense que face à ça il y a plusieurs méthodes et plusieurs approches qui ne s’accordent pas, voire s’affrontent frontalement : continuité du mode de vie VS décroissance, primitivisme VS technosolutionisme, etc.
Le débat autour de l’IA sur l’autre post en témoigne à mon sens, ça cristallise ces deux approches : “surtout pas de l’IA, assez de merdes technologiques qui génèrent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent” VS “surtout de l’IA, il faut pousser nos capacités au maximum pour avoir une chance de s’en sortir”. Je vais pas te mentir, je suis plutôt du premier bord, même si j’ai conscience que l’IA est là pour rester.
Sur l'autoritarisme et la coercition
Alors c’est marrant, parce que j’ai l’impression que c’est toi qui le pense de manière binaire. Avec le recul, c’est vrai que de ma part, dire “si X, alors il y a autoritarisme” ça peut sembler binaire, mais je le pensais plus comme “si X, alors il y a une part d’autoritarisme”, même si très diluée. Et à mes yeux, c’est justement cette approche qui prend en compte toutes les formes d’autoritarisme, même les plus ténues, qui est la plus proche d’un spectre, plus en tout cas qu’une approche qui nécessite un seuil arbitraire à partir duquel il y a autoritarisme.
Ceci étant dit, je pense que c’est des questions de formulation et que sur le fond on est d’accord. Je pense aussi que l’axe lib/aut est très utile, perso je dirais autant que l’axe gauche/droite, mais je comprends qu’on le tienne personnelement comme plus important.
A mon sens aussi, je considère que c’est une version poussée de l’axe gauche/droite, au sens où je ne conçois pas de libertarisme “de droite”. A mon sens, toutes les formes qui pourraient en relever tombent dans l’une de ces catégories :
Sur la réforme des retraites (TW blessures physiques)
Alors, de ce que j’en avais entendu, et de ce que je déduis de ce site du gouvernement, la réforme n’est pas vraiment suspendue, elle est décalée. Ces salopards utilisent le terme “suspendue jusqu’en 2028”, mais l’idée c’est qu’il ne faudra pas de nouvelle loi pour la réinstaurer, elle se mettra en place automatiquement à l’avenir. Donc, à titre personnel, je maintiens ce que j’ai dit, c’est un exemple des contre-pouvoirs qui ne marchent pas.
Ceci étant dit, il faut t’accorder le point sur le fait que, que ce soit sur ce sujet ou sur d’autres, les contre-pouvoirs ont encore de l’impact, et c’est un bon signe effectivement. Mais d’un autre côté, c’est un bon signe par rapport à quoi ? Perso, je suis d’accord pour dire qu’ils ont “de l’impact”, pas “beaucoup d’impact”. Donc ce serait un bon signe par rapport à un système où les contre-pouvoirs auraient “très peu d’impact”, voir “pas d’impact”. AKA une dictature ou un régime autoritaire. Du coup j’ai du mal à m’attacher à ça comme à un vrai bon signe : oui, c’est un bon signe qu’on ne soit pas encore une dictature, mais comme c’est un bon signe de ne pas avoir une plaie ouverte ou un membre arraché. C’est un peu le minimum de ce qu’on peut attendre d’un système correct, même d’une certaine manière, d’un système mauvais. C’est un bon signe, mais encore heureux que ce bon signe est là, sinon on a quasiment tout perdu. Et à l’inverse, que ce bon signe peine de plus en plus à se manifester, ça devient un mauvais signe par absence de bon signe.
Parce que autant, encore une fois, tu as raison de le dire, la macronie a des bâtons dans les roues, et je ne le rappelle pas assez. Mais il faut aussi dire qu’elle a pu mettre un paquet de choses en place : plus d’ISF, destruction des services publics (ce qui profite au privé), réformes du travail, etc. Bref, on est pas encore dans une merde noire, mais on est clairement pas dans une situation normale non plus, et la réforme des retraites reste pour moi un très bon exemple de ça !
Sur les 25%
Ok, je comprends mieux. On pourrait du coup avoir 25% de convaincu.e.s et 25% supplémentaires nécessaires d’un mélange d’abstentionnistes, d’opportunistes et de suiveurs/suiveuses (ce qui est une analyse réaliste de notre système, et qui me déprime particulièrement quant à l’idolâtrie qu’on fait de la démocratie quand des gens en viennent à voter pour des trucs auxquels iels croient à moitié ou pas du tout, mais bon, c’est comme ça).
Sur les changements par morceaux et leur rattachement au réformisme ou au révolutionnarisme (TW lgbt-phobie)
Passage profondément passionnant, qui me fait apprendre beaucoup de détails et me donne un point de vue très intéressant.
Finalement, je vois ça comme une forme de point de jonction entre réformisme et révolutionnarisme : soit tu fais ton organisation, et tu lui donnes une facade légale, soit tu fais ton organisation, et tu rompts avec le système en place, sans pour autant engager de lutte armée aggressive. Un peu le chaînon manquant entre les deux approches, et je crois que c’est un réel point d’accord de nos deux points de vue.
Pour revenir sur la notion de violence, j’ai souvent vu l’analyse suivante sur l’évolution autour de l’évolution de la lgbt-phobie : il y a eu un changement culturel profond, et notamment grâce à beaucoup d’efforts associés au réformisme, ou en tout cas d’efforts “légaux”, mais à la racine de tout ça, il y a les émeutes de Stonewall, qui sont particulièrement violentes (et illégales). Ce genre d’analyse insiste souvent sur la nécessité d’avoir à la fois des efforts sur le fond, et des luttes pour la forme, violentes si nécessaire.
ça me fait aussi m’interroger sur le sens de “réformisme”, et je pense que comme “révolution” il peut avoir deux sens : le réformisme “pur”, qui est l’action institutionnelle, et le réformisme “large”, qui est toute action visant à transformer la société pan par pan plutôt que dans son ensemble. Et finalement, ce réformisme large, càd ce travail de longue haleine sur les préjugés et les constructions sociales, je crois que c’est un point d’union de tous les progressistes, qu’iels soient révolutionnaires, réformistes au sens “pur”, autoritaires ou libertaires. Dans tous les cas, ce travail sera nécessaire, et porte ses fruits (l’exemple des lgbt-phobie en est un parfait exemple, beau choix).
Je te rejoins sur l’analyse de la montée des idéaux anti-hiérarchie, même si j’ai ma théorie personnelle qu’ils sont pour partie présents en permanence (genre, le fait de détester quand ton chef te force à faire qqch que tu juges stupide, je pense que ça fait partie de ces idéaux et on ne peut pas l’arracher à l’être humain, ou alors c’est très compliqué). Ce qui change, c’est la conscience de ça, et la publicité (au sens de c’est public) de l’idée dans la société. Et j’espère que ça aboutira aux mêmes changements.
Dernier point juste pour pinailler : perso, je côtoie trop de gens qui font des blagues hyper discriminantes pour estimer que ce n’est plus mainstream. Ce qui a réellement changé à mon sens, c’est que ces personnes qui rient grassement en te demandant si “T’es pédé ?” parce que tu t’es baissé face à eux ou parce que tu complimentes un mec sur sa beauté, quand elles sont confrontées à ça, elles disent bien qu’au fond, elles respectent (ou pensent respecter) les choix de chacun, elles en rient sans pour autant penser que ça devrait être interdit. Je n’ai pas vu les blagues et les insultes disparaître mais j’ai vu le fond des pensées changer malgré tout. Ce qui est peut-être mieux, je ne sais pas, en tout cas j’imagine que c’est plutôt positif.
Sur les incertitudes face à l'équilibre liberté/coercition
C’est sûr que c’est toujours un jeu de balancier entre ces deux aspects, aucun système n’est parfaitement d’un côté ou de l’autre.
Léger désaccord sur le fait que les règles de prcédure pénales “sont bien”, je suis d’accord pour dire qu’elles sont mieux que ce qui est mis en place dans les faits et que les flics donnent beaucoup de raisons derrière le ACAB par leurs fautes personnelles. Mais bon, je trouverai ça quand même autoritariste et mauvais d’avoir un système où on peut emprisonner des gens en tant que punition, où les amendes ne sont pas indexées sur le patrimoine, où les flics sont autorisés à faire usage de la force dans un paquet de situations (même si c’est moins que ce qu’iels se permettent en vrai), etc.
Autre désaccord : le fait que le débat “doive” être contradictoire, et que ça doive même être un débat. Pour moi, la vraie justice est réparatrice, pas punitive : ça peut passer par un débat s’il y a désaccord sur les faits, mais ça doit aboutir à une construction commune de solution, c’est ça l’étape nécessaire (si tout le monde est d’accord sur les faits, pas besoin de débat). C’est le défaut de notre système judiciaire je pense, c’est qu’il est binaire et qu’il donne intérêt aux parties à minimiser autant que possible leurs torts, et maximiser ceux de “l’adversaire”. Et un système qui pousse les gens à se déchirer, je trouve ça dégueulasse perso, d’autant plus quand ça se targue de s’appeler “Justice”. Ceci étant dit, oui, il faut une forme de tribunal en tant qu’instance médiatrice.
A titre personnel, je juge que l’idéal, ce serait d’impliquer le plus de monde possible dans ces “milices”, à des degrés plus ou moins impliqués, ce qui permet à mon avis :
J’ai conscience qu’on peut y voir un risque de chacun fait sa loi, mais justement, je pense que ça c’est un problème dans le cas où personne ne s’oppose aux gens qui veulent se faire justice elleux-même. A l’inverse, si les gens sont formé.e.s pour désescalader les situations, maîtriser une personne, etc, on a plus de chance que des personnes capables d’intervenir soient présentes. Ça passe par beaucoup de formation et d’éducation, mais bon, je pense que c’est le moteur même du changement, fût-il révolutionnaire ou réformiste.
Révolution du 4e type
Alors la Suisse, je ne connais pas extrêmement bien son histoire, mais de ce que j’en ai compris, il y a eu suffisamment de villages qui se sont armés, de petites guerres qui se sont faites dans tous les sens, pour rendre à peu près impossible de soumettre une large population sans qu’il y ait une révolte généralisée qui s’organise entre gens bien armés.
Avec une partie suffisante de la population qui ne souhaite pas se soumettre à un grand souverain et qui n’a pas réellement de velléité à soumettre ses voisins, ils ont formé cette confédération et gardé l’habitude d’avoir une force armée citoyenne.
Alors je sais que quand on parle de mouvement révolutionnaire, on a plutôt tendance à parler du Chiapas ou du Rojava que de la Suisse. Mais si on parle purement de la théorie politique, il y a peut-être quelque chose à fouiller autour de ça.
J’ai l’impression que c’est un petit peu une version plus réussie de ce que les États-Unis ont essayé de faire avec leur droit de porter des armes.
Je pense que pour pouvoir envisager ce genre de choses, c’est surtout un changement culturel qui serait nécessaire. Parce qu’aujourd’hui, avoir une culture des armes, de l’armée et des affaires militaires, c’est plutôt vu comme un truc de facho. C’est assez peu présent à gauche. Pour envisager ce type de révolution sous nos latitudes, il faudrait déjà qu’il y ait un changement de mentalité de ce point de vue.
Axes orthogonaux gauche-droite libertaire-autoritaire
Ok, je n’avais pas compris ton propos sur le côté binaire de l’autoritarisme. Je pense qu’on est assez alignés, en fait.
Bon, perso, moi aussi, les gens de droite libertaire, je les cherche un petit peu. Ceux qui prétendent s’en revendiquer en général ont des positions très incohérentes. Mon propos, ce n’est pas tellement de dire qu’il y a des gens libertaires de droite, c’est plutôt de dire qu’il y a des gens très à droite économiquement qui se foutent de l’aspect libertaire-autoritaire, tout comme il y a des gens qui vont être très libertaires qui ne sont pas nécessairement très à gauche économiquement.
Et que idem, on peut être autoritaire en aimant les entreprises ou au contraire en les assujetissant à l’état. Certains font d’ailleurs une distinction autoritaire/totalitaire comme ça.
Je ne pense pas que les axes sont tout à fait orthogonaux mais ils ne sont pas non plus parallèles. Tous les cadrans ne sont pas peuplés de la même façon. Je trouve qu’il y a quand même beaucoup plus d’autoritaires de droite que de gauche, mais ça me paraît quand même important de voir la différence.
Dans mon cas, c’est surtout pour ne pas supposer que des idées économiques de gauche viennent automatiquement avec un bagage libertaire. Il faut s’en assurer séparément.
Réformistes et révolutionnaires
Comme je te dis, j’ai pas mal cheminé parce que je trouve que l’exemple de la Commune de Paris est intéressant: Ça a été la première fois où on a implémenté certains trucs comme l’enseignement public laïque mixte ou comme les pensions d’invalidité. Ça a été un changement progressiste brusque et soudain. Ils ont perdu au final, et derrière, il a fallu 20 à 40 ans réformistes (parfois des anciens de la Commune d’ailleurs) pour réatteindre le même point.
De la même façon, aux États-Unis, il y a un exemple qui est souvent donné, qui est que la progression des droits des Noirs pendant la ségrégation n’a pu se faire que parce que ça se faisait à l’ombre du mouvement des Black Panthers, qui promettait, faute d’évolution réformiste, une vraie guerre civile. Il parait que le mouvement non violent de Ghandi avait un peu la même dynamique.
D’un autre côté, les grèves massives, qu’on peut qualifier de révolutionnaires parce que pour certaines elles étaient illégales, de 1936, ont réussi à gagner grâce à des élections qui ont consolidé des droits sociaux et les ont inscrits dans la loi.
Alors, est-ce que les réformistes peuvent progresser sans l’aiguillon des révolutionnaires ? Est-ce que les révolutions peuvent consolider leurs acquis sans donner de munitions aux réformistes?
Je ne sais pas, et dans le doute, je m’abstiens de critiquer trop les révolutionnaires. Je sais juste que moi je serais au mieux un relais réformiste dans cette partition à deux mains.
Justice, police, procédure pénale
Alors attention, je ne prends pas la défense de toutes les lois. Je parlais du code de la procédure pénale, qui est la procédure par laquelle la police doit intervenir. Alors elle est perfectible, oui, et elle donne peut-être un petit peu trop de place à la violence, mais si déjà la police pouvait respecter ça, on aurait fait un pas énorme sans changer une seule ligne à la loi.
Au passage, un truc que je trouve intéressant, c’est que le code de la procédure pénale, il explique également comment un citoyen ordinaire qui n’est pas en uniforme peut arrêter quelqu’un lorsque c’est nécessaire. Et c’est légal de faire une arrestation lorsque l’on suit le code de la procédure pénale. En soi, déjà, c’est un outil intéressant.
Alors c’est vrai que j’ai été maladroit de parler de la justice sans parler du côté punitif, avec laquelle je suis aussi complètement en désaccord, mais je n’en parle pas trop, également faute de propositions alternatives concrètes à donner.
Lorsque je parlais de contradictoire, c’était uniquement pour établir la réalité des faits, qui me paraît dans tous les cas essentiel. On n’a pas envie que les accusations à tort ne puissent pas être contredites et établir la vérité des faits, ça demande des outils et procédures assez complexes que la justice a déjà mis en place et qui sont en fait pas si mal.
Sur le côté punition versus réparation, je suis tout à fait avec toi. Et je pense que là aussi, c’est quelque chose sur lequel la société progresse. Il y a de plus en plus de contestations de la prison. Mais il faut quand même admettre que la loi est probablement assez alignée avec la majorité de la population qui aujourd’hui ne comprendrait pas qu’on ne punisse pas par la prison beaucoup d’infractions.
Mais là, mes idées ne sont pas très clairement formées. Dans l’idéal, il faudrait que la sanction ne soit pas décidée par un tribunal, mais que chacun décide un petit peu de comment y réagir, ce qui pose des milliards de problèmes aussi.
Idem, je suis assez opposé au service militaire, mais un service civil qui force un petit peu chacun à participer aux missions de police, au lieu de les laisser aux gens qui sont les plus attirés par la violence, je trouve que ça aurait un intérêt, mais ça pose aussi plein de problèmes, c’est notament très coercitif, mais le rendre volontaire reproduirait les mêmes biais…
Voilà, ce n’est pas des propositions, à ce jour, je fais attention à ma critique parce que je n’ai rien de très concret à proposer derrière.
Techno-solutionnisme
Je m’enflamme un peu sur l’histoire de l’IA parce que ça fait depuis les années 90 que je rêve que ces technos arrivent et que j’en vois le potentiel social et politique immense. Que ça faisait 30 que je mets en garde tout le monde qu’on devrait avoir les discussions politiques sur les changements que ça va impliquer et qu’on me disait que je parle complètement de science-fiction, que ça n’arriverait jamais, que c’est impossible. Et maintenant, il y a eu un 180 degrés total pour dire que en fait c’est évident et pas impressionant, que c’est le mal absolu, qu’on n’est pas prêt et qu’il faut un moratoire. Ça me fatigue un peu. On dirait que penser une évolution positive est une capacité complètement perdue collectivement.
Sur la question écologique, je crois qu’à un moment, je vais assumer l’épithète de technosolutionniste. Mais pour moi, un technosolutionniste, c’est quelqu’un qui dit que pas la peine de diminuer le CO2 ou diminuer les consommations de fossiles, que de toute façon, la fusion va arriver et va tout résoudre. J’ai l’impression d’être quand même beaucoup plus modéré que ça, en disant qu’il faudrait déployer à grande échelle les technologies qu’on a déjà déployées à petite échelle et que le GIEC recommande. C’est une chose de dire que la fusion va nous sauver, c’en est une autre de dire qu’on peut combler tous nos besoins électriques avec des moyens décarbonés. Et qu’on peut électrifier la plupart des process.
Je crois qu’il y a vraiment eu un glissement, en particulier sur Internet, où j’ai l’impression que les décroissantistes mènent un petit peu la barque à prétendre que quiconque pense qu’on peut faire mieux que diminuer notre consommation pour diminuer notre CO2 est un traître à la cause climatique. Alors que je trouve que la décroissance, ça ne va pas nous amener au bout du chemin. On peut diminuer les usages, mais à un moment, les usages restants, il va falloir qu’ils deviennent renouvelables aussi. Il va falloir électrifier les véhicules qui restent, même si on en utilise moins. Il va falloir rectifier les différents process et il va falloir que la production électrique soit entièrement renouvelable.
Après, je commets aussi le péché de me projeter au-delà de la crise climatique et d’imaginer une société renouvelable dans laquelle on a une électricité produite de façon renouvelable et qui est abondante. Et dans un cas comme ça, en effet, il y a plein de problèmes qui disparaissent mais ça, ça fait hurler les décroissantistes qui refusent qu’on regarde au delà de leur apocalypse.
Ça me fait dire que tout ce qui consomme de l’électricité, ce n’est pas quelque chose de problématique pour une société renouvelable à long terme.
Mais bon, c’est aussi parce que j’ai pris l’habitude de discuter de détails assez techniques avec différents types d’écolos assez variés, que je me rends compte qu’il y a une grande variété et qu’il y a des courants qui sont quasiment religieux, il y en a qui sont conservateurs, il y en a qui sont progressistes, il y en a qui sont pro-techno, anti-techno, tu as des primitivistes qui sont franchement fascistes, il y a de tout.
Sur la Suisse
Très intéressant, je ne connaissais pas l’histoire de la Suisse. J’en ai un gros a priori négatif sur le fait que c’est un système où les technocrates tirent leur épingle du jeu derrière une facade de démocratie très poussée, mais il faudrait que je m’y intéresse pour de vrai.
Sur la révolution par les armes, je veux croire que justement c’est le dégoût des armes qui permet de diminuer les risques de dérives autoritaire d’un groupe armé. C’est peut-être idéaliste, j’y ai pas beaucoup réfléchi, mais c’est mon sentiment quand j’entends des camarades se plaindre que les gauchiasses n’aiment pas assez les armes.
Sur l'utilité de l'axe lib/aut
Ouaip, on est carrément d’accord, ça reste quelque chose d’utile en général pour l’analyse, même si on peine à trouver certaines catégories dans le vrai monde. C’est surtout très utile pour identifier les formes de dominations revêtues d’idéaux progressistes/sociaux (pour ne pas dire de gauche ;) ).
Sur la relation entre réforme et révolution
J’adhère complètement à ton propos, même si perso au final je me sens plus proche d’un révolutionnaire timide ou d’un maillon réforme-révolutionnaire, mais l’analyse me va tout à fait. J’ai vu beaucoup de gens dire “toutes les réformes ont marché grâce à la lutte directe, donc elles servent à rien” et à l’inverse “les actions violentes ont moins d’impact que les réformes”, et jamais aucun des deux ne m’a convaincu que seule la réforme ou la révolution comptait. Les deux semblent toujours coexister, et je pense qu’il faut d’une certaine manière appliquer le principe d’intersectionnalité à ce cas là aussi.
Sur le système pénal
Oui, ok, mes excuses pour avoir été aussi tâtillon, on est globalement en accord sur le fond, même si je suis beaucoup moins réservé sur le fait d’appuyer les principes que je juge bons sans avoir rien à proposer derrière.
Pas mal intéressante, ton idée de service civique. J’y serai probablement opposé, mais c’est déjà plus intéressant qu’un service militaire, et ça permettrait à coup sûr un sacré brassage dans les forces de l’ordre. Pour le rendre moins coercitif, une option pourrait être de proposer plusieurs types de services civiques : par défaut, ce serait du maintien de l’ordre, mais on peut faire comme ce qui était proposé aux objecteurs de conscience à une époque, et ce qui correspond au service civique en place actuellement, de l’aide auprès d’assos ou de services publics, qui en ont clairement bien besoin en ce moment. Ce ne serait pas parfait, mais bon, le plus on laisse le choix, le moins c’est coercitif à mon sens.
Sur le technosolutionnisme
Honnêtement, je suis passionné par ta position sur le sujet. Clairement, je suis anti-technosolutionnisme, et je pense que je le suis parfois avec excès ou radicalité, selon le point de vue. J’avais un a priori très fort sur ces considérations, que je considérais comme l’exclusivité de gens de l’industrie hors-sols, et je n’avais jamais pris en compte que quelqu’un avec qui je partage autant de valeurs puisse arriver à des conclusions aussi différentes (raison de plus pour laquelle je trouve ces échanges hyper enrichissants, merci encore). Du coup ça remet vraiment en perspective ma manière d’aborder la question, même si pour être franc ça ne m’a pas du tout fait changer d’avis.
Liste de points en vrac :
Je ne sais pas si c’est parce que j’ai consulté plus de sources pro-décroissance, mais j’ai le sentiment que l’électricité ne peut pas être la solution parfaite. L’argument principal étant que la fabrication du matériel a un impact énergétique et environnemental fort. Alors, même en mettant de côté les affirmations abusives des pro-décroissances, et le fait qu’aujourd’hui une bonne part de cet impact énergétique et environnemental est dû aux énergies fossiles utilisées qu’on pourrait remplacer par des énergies vertes à l’avenir, il reste des problèmes de consommation énergétique et de pollution. C’est quasi-renouvelable, mais comme je ne sais pas trop quantifier la différence impliquée par ce “quasi-”, et j’ai l’impression que personne ne le sait, je suis un peu rebuté par les solutions techniques. A l’inverse les solutions de décroissance sont pleinement renouvelables, même si insuffisantes en elles-même (à moins d’être ce genre de primitiviste anti-contraception parce que c’est trop technologique, beurk). Du coup je préfère miser au maximum sur un truc sûr (la décroissance), et compléter avec un truc pas sûr (les technologies), que l’inverse. (bon, j’ai bien conscience que ce n’est “sûr” qu’en termes matériels/mécaniques, et que ce n’est absolument pas gagné parce que c’est une bataille sociale et psychologique où on part perdant.e.s).
C’est aussi pour ça que je tiens pas mal à la distinction low-tech/high-tech : typiquement, tout ce qui est à petite échelle, qui inclut la réutilisation de matériel, l’ouverture et la compatibilité des systèmes je l’appelle low-tech, et la grande échelle, le top de la technologie, l’effervescence des systèmes de pointes, je l’appelle high-tech. Je suis enchanté par les trucs low-tech (installer Linux sur les PC de mes proches, faire mon propre serveur plutôt qu’utiliser ceux de Google, les projets des gens des Fablab, les ateliers de fabrication de drones en Ukraine, etc.), et inquiété par les trucs high-tech (toute la merde autour de Windows 11, la progression de ManifestV3, les promesses d’OpenAI, les usines de fabrication de drones en Ukraine/Russie, etc.). Je pense que c’est parce qu’à mes yeux, le low-tech est beaucoup plus compatible avec la décroissance, alors que le high-tech l’ignore ou s’y oppose. Du coup, autant je suis convaincu par l’approche que tu fais de l’utilisation de l’IA au quotidien et au plus près des besoins des gens, autant je reste très opposé à l’idée de compter sur les progrès en IA pour changer nos sociétés en mieux dans leur ensemble, parce que j’ai l’impression que le premier est plutôt côté low-tech et le second plutôt côté high-tech.
Bon, on dirait qu’on a pas mal échangé et qu’on tombe d’accord sur beaucoup de choses au niveau politique. En tout cas, c’est un bon exercice, ça me fait progresser de discuter comme ça. Tu ne te rends pas compte de tout ce que j’écris avant de le résumer dans ces messages, et ça donne quand même des tartines. Donc merci de me forcer à réfléchir un peu et mettre en forme toutes ces choses. C’est marrant, il nous reste du coup la discussion technologique qui va exploser en plusieurs points du coup!
Avant ça, juste un petit mot sur la Suisse.
Tout n’est vraiment pas parfait dans la société et la culture suisse, qui est, il faut le rappeler, un des derniers pays qui a donné le droit de vote aux femmes. Mais je trouve que c’est un des systèmes démocratiques les plus avancés dans les équilibres qu’ils ont.
Notamment leur système de votation, qui ressemble pas mal aux propositions qu’il y a derrière le RIC, et qui permet même de changer la constitution. C’est à mon avis quelque chose qui change complètement l’équilibre des pouvoirs et qu’il ne peut être que positif à avoir dans un pays.
Je ne suis pas du tout convaincu que leur organisation militaire, avec toute la population (masculine, je crois), réserviste, soit une cause ou une conséquence de leur système démocratique. Mais tes remarques sur les révolutions du quatrième type m’ont fait penser que peut-être il pouvait y avoir un lien. C’est juste une hypothèse que je pose là, j’en sais absolument rien.
technosolutionnisme large?
Ce que tu appelles le technosolutionnisme large: “on peut agir maintenant avec les technologies que nous avons actuellement à notre disposition”, pour moi, c’est juste de l’écologie. C’est le fait d’avoir une politique énergétique. C’est le fait de s’autoriser à penser qu’on est capable, par des politiques publiques, de changer le mix énergétique.
Son opposé serait quoi? se refuser des plans d’action efficaces alors qu’on aurait les technologies pour les faire, au prétexte que c’est une solution technologique? C’est pas idéologique, voire carrément obscurantiste, comme point de vue?
Mes problèmes avec le décroissantisme. En 4 parties, parce qu’on peut pas nester des spoiler (ce qui est surement plus raisonnable pour notre santé mentale à tous les deux)
1. C'est vague
Mon premier problème c’est le côté vague. C’est un peu comme le fait de se dire “anti-système”. Ça mélange énormément de choses. Ça mélange décroissances de la pollution, de la consommation, du PIB, de la richesse, du confort, de la population…
Il faut dire de quelle décroissance on doit parler. Moi, je suis pour la décroissance de la pollution, je suis pour la décroissance du CO2.
Je suis même plutôt radical en la matière, car pour moi le but de la société à moyen terme, c’est d’arriver à zéro CO2, zéro pollution. C’est d’arriver à une société renouvelable, c’est-à-dire qu’elle ne prélève pas plus que ce qui se restaure, et elle n’émet rien qui ne fasse pas partie d’un cycle soutenable.
Je pense que ces objectifs sont extrêmement difficiles à atteindre sans une croissance du PIB, sans une croissance de la production d’électricité, et (probablement) sans une croissance de la production d’énergie en général. Mais on peut me convaincre du contraire avec des scénarios quantifiés. Pour l’instant, je n’en ai pas vu de crédible.
2. Ça inverse postulat et conclusion
Mon deuxième problème, c’est qu’il y a dedans une forme d’imposture intellectuelle.
La plupart des décroissantistes que j’ai rencontrés veulent sincèrement une vie plus simple et une vie plus sobre, un rythme plus tranquille. Ce qui est quelque chose que je comprends tout à fait, parce que c’est aussi mon aspiration.
Là où on diverge, c’est quand ils prétendent que ce désir vient d’un raisonnement écologique. Alors que très souvent, c’est l’inverse: Ils ont décidé de ce qu’ils veulent, ils essayent de trouver des arguments écologiques pour dire qu’il faut aller dans cette direction et ils rejettent véhémentement toute proposition pour atteindre les buts écologiques qu’ils mettent en avant, mais qui ne passent pas par la ‘solution’ qu’eux souhaitent.
C’est une préférence et il faut assumer que c’est une préférence.
C’est un peu comme si je disais que pour résoudre la crise climatique, il faut qu’on abandonne les logiciels propriétaires et que tout le monde passe à des logiciels libres. Je peux faire pas mal d’arguments pour montrer que le libre a un impact énergétique moindre que le logiciel propriétaire mais ce ne serait pas honnête de rejeter toute solution qui peut avoir un impact climatique et qui ne passe pas par des logiciels libres. Ce serait extrêmement contre-productif que je proteste contre l’installation de panneaux solaires juste parce qu’il y a un firmware propriétaire dans leur contrôleur.
3. Ça ne résout même pas le problème!
Si on divise par 3 notre consommation pour diviser par 3, voire plus, nos pollutions, on est quand même en train de polluer, on est encore en train d’émettre. Le but, c’est d’arriver à zéro, pas à 30%. Il va falloir faire une transition qui va forcément être une transition technologique, pour transformer la petite consommation qui nous resterait après cette décroissance en une société réellement renouvelable.
Les ambulances, elles auront quand même besoin d’exister et ce sera bien qu’elles soient électriques. Les machines vitales et les productions vitales, il va falloir qu’elles continuent de tourner et il faudra qu’elles tournent avec une énergie renouvelable. Vraisemblablement qui passe par une production d’électricité propre,
4. C'est du solutionnisme
On est d’accord que c’est tout à fait déraisonnable de dire qu’on se fout des émissions de CO2 parce que la fusion va venir bientôt. Bon, la fusion, elle va probablement venir, mais elle va mettre un certain temps à venir. 40 ans, 50 ans, c’est pas raisonnable de l’attendre et de miser dessus.
Je trouve que politiquement, la décroissance, c’est au niveau de la fusion en termes de connaissances et d’implémentation pratique. On n’a pas vraiment d’exemple de politique publique qui ont amené une décroissance brutale des consommations. Je suis d’accord qu’en théorie, ça pourrait probablement marcher avec pas mal de volontarisme politique, mais en fait, on n’a aucune idée de l’impact du coût ou de la temporalité.
Miser sur cette approche, ça me parait carrément aussi incertain que de se dire que ITER est notre seul salut.
Alors qu’à coté de ça on a des exemples de changements technologiques qui ont amené à des transitions rapides dans les usages et les émissions. Le passage de la France au nucléaire en est un exemple flagrant. Le Texas qui est en train de sortir du charbon (là pour le coup, carrément en dépit de politiques publiques pour le maintenir), c’en est une autre.
le quasi-renouvelable
Là, je pense que je peux t’aider.
Là encore, on gagne beaucoup à quantifier les choses et à bien les définir.
L’inconfort devant ce côté vague et jamais tout à fait clairement défini, il vient du fait qu’on mélange pas mal de choses dans la comptabilité de la pollution. Là, pour l’instant, je vais faire comme si on ne parlait que du CO2, qui est le défi principal mais, petit disclaimer, je sais que ce n’est pas le seul, mais cette conversation est déjà assez longue comme ça, donc pour l’instant, je ne parle que de ça.
Les gens qui essayent réellement, sérieusement, de diminuer leur impact, ils ont plusieurs niveaux d’émissions qu’ils essayent de diminuer. Ils appellent ça les scopes 1, 2 et 3.
Scope 1: tu émets toi, physiquement, directement, du CO2: tu brûles de l’essence dans un camion, tu brûle du fioul dans ta chaudière.
Scope 2: tu utilises de l’éctricité, et donc cause une génération de CO2 qui dépend du mix énergétique de où tu te trouves
Scope 3: Par ton activité, que ce soit parce que tu as acheté des choses ou parce que tu en as vendu, tu causes une activité qui n’aurait pas eu lieu sans ça et qui émet directement du CO2.
Ce qui rend difficile les conversations sur une société renouvelable ou sur les efforts que les entreprises ou les particuliers doivent faire ou sur les responsabilités des États, c’est qu’en fonction du niveau où tu te places, tu dois avoir une comptabilité différente.
D’un point de vue individuel ou du point de vue d’une entreprise, tu peux agir sur ces trois scopes pour diminuer ton impact. Et si l’écologie t’intéresse réellement, c’est ce qu’il faut faire.
Par contre, si ton but est d’imaginer l’utopie vers laquelle on doit tendre et qui soit complètement décarbonée, c’est-à-dire qui émet vraiment 0 CO2, pas un petit peu, pas 99% de moins qu’aujourd’hui, mais vraiment zéro, Alors, tout ce qui doit t’intéresser, c’est que tous les acteurs aient un scope 1 de zéro.
Les transports n’émettent pas de CO2. Les producteurs d’électricité n’émettent pas de CO2.
Si tu as ces deux prérequis, alors les émissions indirectes de la plupart de tes productions arriveront à zéro. Et c’est pour ça que c’est un tel enjeu pour les gens qui veulent réellement faire une transition énergétique. On doit avoir une production d’énergie qui est renouvelable et on doit avoir un maximum de véhicules électriques. Pas seulement les voitures, mais surtout les camions.
C’est les deux enjeux majeurs pour décarboner la société.
Il restera des problèmes dans certaines industries comme la cimenterie qui ont des process qui émettent du CO2 et qui ne sont pas forcément directement électrifiables. Mais le poids de celle-ci dans les émissions indirectes est tellement faible par rapport au transport et à l’électricité qu’en général, on ne les compte même pas.
Je suis d’accord que quand tout le reste sera à zéro, il faudra s’attaquer à ça et il faudra commencer à le compter. Mais vraiment, la magnitude du problème est là vraiment toute autre.
En fait, je suis souvent confronté à une espèce de serpent qui se mord la queue quand j’ai des discussions sur la décarbonation de la production d’électricité. On me dit que les éoliennes ou les panneaux solaires, ça a des émissions indirectes. Mais ces émissions indirectes sont liées à la production d’électricité. Et on suppose qu’elles sont faites dans un pays qui a un mix carboné, comme la Chine typiquement.
Rien de ce qu’on fait dans notre société aujourd’hui ne peut être renouvelable en tenant compte des émissions indirectes, par définition, parce que notre société émet du CO2. La transition énergétique, on devra la faire en émettant du CO2. On doit se donner un budget CO2 pour cela. Encore une fois, c’est quelque chose que l’on peut quantifier et qu’on doit essayer de minimiser, mais dire que la transition doit se faire sans émettre de CO2, c’est dire qu’on ne doit rien faire et ça, ce n’est pas quelque chose que je trouve être une opinion particulièrement écologiste.
Notre but doit être d’arriver à une société qui n’en émette plus. C’est ça l’objectif écologique réel, c’est qu’on arrête de balancer du CO2 dans l’atmosphère. Notre but, c’est d’arriver au jour où le nombre de tonnes nettes émises dans l’atmosphère sera de zéro. Ce jour-là, on consommera de l’électricité sur des machines qui ont dans le passé été produites en émettant du CO2. Et cette électricité sera produite par des panneaux solaires qui ont été produits dans un mix énergétique qui a utilisé du CO2. Mais toutes leurs émissions de CO2 auront été dans le passé et ce sera enfin fini. Et toutes les choses que cette société produira à partir de ce moment-là aura des émissions indirectes de zéro et on sera arrivé à une société renouvelable.
low-tech/high-tech !
Alors, les low-tech, parlons-en parce qu’il y a beaucoup de choses à en dire. Et en faisant ça, on va reboucler sur la discussion sur l’open source qu’on a à côté. (et que je vais probablement attendre un ou deux jours avant d’avoir le temps de vraiment désosser.)
Moi, je vois ce que sont les high-tech. Ce sont les technologies qui ont une chaîne de production complexe, qui se basent sur d’autres industries, qui se basent sur d’autres industries, pour arriver à faire des choses très difficiles à faire à la main dans un atelier.
L’exemple typique de ce qui est high-tech, c’est la microélectronique. C’est ce qu’on appelle les puces en silicium qui se retrouvent à l’intérieur des composants intégrés. Pour faire de la microélectronique, tu as besoin d’une industrie chimique qui est capable de fournir de la matière avec une grande pureté. Tu as besoin de créer des salles blanches qui elles-mêmes sont des objets industriels complexes. Tu as besoin d’avoir énormément d’électronique et même de microélectronique de la génération précédente pour faire fonctionner les machines qui créent la microélectronique d’aujourd’hui.
La première fois que j’ai entendu parler de low-tech, j’ai supposé naïvement que c’était l’opposé des high-tech. Donc c’est ce qui est faisable avec des outils simples dans un atelier, voire dans le cas extrême, c’est ce que tu arrives à faire si tu es en pagne dans la forêt. Beaucoup de bois, un peu de métal éventuellement. On s’autorise en général dans les low-tech de quand même s’appuyer sur de la petite industrie de métallurgie ou de menuiserie. Mais on y va très mollo avec l’électronique. Et c’est principalement des composants passifs.
Bon, je pensais avoir compris ça. Et puis, j’ai vu ce terme arriver dans ma bulle de Fab Lab et de Hackerspace. Et en fait j’ai complètement décroché lorsque des gens ont commencé à me dire que je faisais de la robotique low-tech. Pour moi, la robotique, c’est un des trucs les plus high-tech qui existent: ça se base sur l’industrie de la microélectronique, sans laquelle on ne peut pas faire de bons contrôleurs moteurs, on ne peut pas faire de caméras, on ne peut pas faire de circuits programmables. Donc plus high-tech que la robotique, je ne vois pas. Alors pourquoi les gens me disaient que je faisais du low-tech?
La première fois, j’ai supposé que c’est parce qu’ils ne savaient pas ce que ça voulait dire. Donc j’ai laissé couler. Et puis ça n’arrête pas de revenir. J’ai vu des gens parler de Raspberry Pi ou de Arduino comme des projets low-tech, alors que ça se base sur des puces, et dans le cas du Raspberry Pi, même des puces de génération plutôt récente.
Et puis, dans le cadre d’un festival organisé par l’ADEME, où on avait été invité, on est tous allés assister à la projection du film documentaire Low-tech. Et là, j’ai enfin compris ce que ça veut dire.
Ça veut dire que tu utilises une technologie que tu comprends et que tu maîtrises. Une technologie qui te libère plutôt qu’elle ne t’asservit à des fournisseurs.
Ce n’est pas du tout un jugement sur le niveau technologique, en fait. Contrairement à ce que pas mal de gens, y compris les praticiens, pensent, ce n’est absolument pas le contraire de high-tech. A l’issue de ce film, j’ai posé une question bête. J’ai demandé, « mais en fait, ça veut dire open source et open hardware, low tech? »
Je n’ai pas eu un seul contre-exemple.
Et là, toi, tu me confirmes également cette impression. Le niveau technologique de Linux et de Windows 11 est identique. On pourrait même arguer que Linux est carrément plus avancé. Pourtant, tu le places en low plutôt que high tech. Tu considères qu’un ordinateur sur lequel Linux est installé est plus low-tech qu’un ordinateur sur lequel autre chose est installée, alors que c’est les mêmes puces à l’intérieur. Il n’y a pas de différence vraiment fondamentale entre ton PC et ceux de Google. En tout cas, pas au niveau de complexité industrielle nécessaire pour les produire.
C’est absolument pas une discussion sur les niveaux technologiques qu’il y a avec ce débat. C’est une question sur le modèle économique et la propriété intellectuelle, sur l’appropriation du savoir.
Et tu as raison sur une chose, c’est que le fait de savoir si les IA qu’on va utiliser sont ouvertes ou non est fondamental pour savoir si ça va changer nos sociétés pour le mieux.
Mais ce n’est pas du tout un problème technologique, c’est un problème de gouvernance. Car les LLMs que j’utilise ont la même structure, la même architecture, et dans certains cas, quasiment les mêmes poids que les IAs fermées. Le premier LLM qui a été utilisé par une armée, c’était un LLM libre, GPT-J-6B, (de EleutherAI, aucun lien avec ChatGPT, on associe ‘GPT’ à OpenAI mais ils se sont acaparés le terme, qui est un nom d’architecture inventé par un lab racheté depuis par Google) qui justement permettait de finir son entraînement sur d’autres tâches.
Franchement, chaque fois que vous avez envie d’utiliser les termes low-tech ou high-tech, je vous recommande de réfléchir à si vous parlez vraiment de la complexité de production d’un objet ou si vous n’êtes pas en train de parler de technologie propriétaire et de technologie libre.
Alors, désolé pour le temps que ça m’a pris de répondre, j’ai fait une première réponse, puis je me suis rendu compte que je me répétais beaucoup, puis que je manquais un peu de connaissances, puis la vie perso m’a pris du temps, bref, voici enfin une réponse.
Du coup, j’ai été consulter quelques sources sur les questions de l’énergie, notamment ces trois ci-dessous :
Je fais d’abord une première proposition de clarification sur les positions différentes sur l’axe technosolutionnisme/décroissantisme. Les termes sont pas forcément idéaux, c’est complètement mon invention pour essayer de clarifier le nuancier des positions (libre à toi de renommer ces catégories, si tu juges que certaines ne méritent aps leurs étiquettes) :
Pour être franc, de ces 5 catégories, j’ai surtout rencontré les 3 du milieu. Les décroissantistes “purs”, qui veulent 0 technologie, je connais quelques groupes, mais j’en ai jamais rencontré. Les technosol’ purs, je connais deux trois fous-furieux outre-Atlantique, mais j’en ai jamais rencontré.
Je pense que ta première question s’attaque au Décroissantisme pur, et que si on veut répondre à cette attaque, on pourrait se concentrer sur les aspects du Technosolutionnisme large qui sont quasiment les seuls qu’elle aborde, alors qu’en réalité, on serait plutôt deux partisans de ce que j’ai appelé Écologisme, toi de son pendant technique, moi de son pendant social. Et dans l’essentiel de ton message, je pense qu’il y a beaucoup de points qui ciblent surtout le Décroissantisme pur, et en y répondant j’avais surtout envie de répondre en critiquant le Technosolutionnisme large, alors que, selon moi, on défend des positions beaucoup plus proches l’une de l’autre, et beaucoup plus nuancées. Je range notamment dans cette catégorie les points “Postulat/conclusion” et “Ça ne résoud pas le problème”.
Sur le mélange des décroissances et la décroissance "totale"
La multiplicité des sens de “décroissance” est un fait, ça dépend évidemment de ce qu’on met derrière. Pour la plupart des catégories (j’exclus population, qui est dans mon expérience un débat très différent, et qui n’existe pas vraiment parmi les écolos que je connais), je pense qu’on peut défendre un modèle où toutes ces décroissances s’opèrent en même temps. C’est en tout cas ce qui me semble désirable, même si j’ai beaucoup moins de connaissances techniques que toi. Ce serait un peu comme l’intersectionnalité des luttes, on aurait une intrication revendiquée des différentes diminutions : de la consommation, donc de la production, donc des émissions, et par extension du PIB (avec remise en question de notre modèle économique qui repose sur une croissance constante), et par extension de la richesse et du confort tels qu’ils sont définis aujourd’hui (ou bien si on veut être plus précis, une diminution de la liste des prérequis et des élements considérés comme contribuant au confort).
Sur le fait que la décroissance des émissions implique une augmentation de la consommation en énergie, d’après les infos que j’ai trouvées c’est pas forcément le cas. Les scénarios que j’ai trouvé partent soit sur une stagnation soit sur une diminution.
Sur l'inversion postulat/conclusion et l'honnêteté intellectuelle des gens
A titre personnel, j’ai l’impression que ce n’est pas par pure mauvaise foi que les gens vont chercher des arguments plus ou moins bons contre des innovations technologiques à impact environnemental réduit, je pense que c’est une différence de rapport à la science. Une chose est sûre, le discours scientifique, et donc technologique, n’est jamais tranché : ça peut être partiellement dû à des marchands de doute, mais c’est aussi le coeur du discours scientifique. Il a toujours des limites, des biais, des angles morts. Et en tant que simple intéressé-e, on est toujours exposé-e à des publications qui relativisent telle annonce ou nuance telle avancée, si bien que quand on a pas le temps et/ou les capacités de se plonger dans tous ça, on en tire simplement un sentiment d’incertitude. Opposé à ça, on a une équation radicale, moins de consommation, c’est moins d’émissions et de pollutions. Si en plus ça va de pair avec une relative remise en main du contrôle (la décroissance, c’est à toi d’en faire une partie, les solutions technologiques, l’essentiel des personnes n’ont pas à agir), ça construit une alternative qui permet de comprendre pourquoi les gens peuvent être méfiants face aux solutions technologiques : pile, c’est à moi de le faire et ça va forcément aider, face c’est quelqu’un d’autre qui s’en occupe et j’ai pas de certitudes sur l’étendue de son efficacité.
Je vais nuancer immédiatement ce que je viens de dire, c’est bien dans la tête des gens, pas dans les faits. Factuellement, on est d’accord que dans l’ensemble les énergies renouvelables sont une amélioration par rapport aux fossiles en matière d’émissions.
Pour reprendre ton exemple de logiciel propriétaire qui peut aider, ce serait contre-productif de protester contre le logiciel propriétaire si comparé à une alternative libre, seule l’efficacité et la licence changeaient. Mais si on commence à rajouter qu’il finance un milliardaire aux moeurs douteuses, que des associations estiment qu’ils ont un peu surestimé les réductions d’empreinte carbone, que son déploiement nécessite de construire une infrastructure de réseaux plus grande, etc., ça peut être assez pour que les gens se demandent “et si on diminuait juste notre utilisation de ces logiciels ?”. C’est pas une solution dans tous les cas, mais c’est juste pour dire que c’est pas toujours illégitime de préférer la décroissance de la consommation à un changement de technologie, surtout si on prend en compte les aspects sociaux et environnementaux en plus des seuls aspects techniques.
Sur la faisabilité de la décroissance de la consommation
Plusieurs points distincts me font dire que d’assimiler le Décroissantisme pur à du solutionnisme, et à plus forte raison les Écologismes social et technique, c’est au mieux approximatif, au pire de mauvaise foi. Ceci étant dit, je reconnais qu’on a plus de plans précis pour l’Écologisme technique que l’Écologisme social. Voici les points qui me chiffonent :
Sur les stratégies d'électrification et le budget CO2
D’abord, merci beaucoup pour l’explication détaillée, elle pose des concepts et des termes qui me sont bien utiles. Par contre, je pense que dans la première partie, le point est manqué : on est bien d’accord que l’électrification permet d’éliminer la grosse partie des émissions, mais dans le passage que tu cites, je parlais justement des émissions (et surtout plus généralement des pollutions) résiduelles, qui resteront même une fois qu’on aura passé l’essentiel du système en full électrique.
Ensuite, pour la question du budget CO2 (qui est une excellente manière de présenter les choses), je pense qu’on est tous les deux d’accord pour dire qu’il faudra en passer par là, et personne que je connaisse personnellement dans les cercles écolo ne prône le 0% d’émissions immédiat (du reste, je n’en connais pas non plus en ligne ou dans les livres). A mon sens il n’y a pas d’approche qui dise qu’on a pas de budget C02 à se donner, et la différence entre les deux “Écologismes” que j’ai identifiés me semble être la suivante :
Du coup il y a sans doute des positions intermédiaires entre les deux, mais c’est comme ça que je vois les choses.
Sur high-tech/low-tech
Merci énormément pour cette présentation, ça me permet de connaître des sens et des histoires plus précis de termes que j’utilisais toujours avec une définition assez vague.
Je pense qu’effectivement l’usage que je fais de ces termes n’est pas du tout la complexité de production d’un objet technique. Par contre, je pense qu’elle ne recoupe pas exactement les notions de propriétaires/libres. Par exemple, si un produit était propriétaire, mais avait une documentation très poussée, une conception qui le rendait compatible avec de nombreux autres objets (et surtout d’autres vieux objets), et une bonne disponibilité de pièces détachées/d’extensions, je pense que je le classerais plutôt dans le low-tech. Après t’avoir lu, je me suis dit “oui, en fait, je ne parle pas de complexité technique de production, mais de complexité technique d’usage”. En gros, je ne décris pas la complexité de la chaîne de production nécessaire à l’objet dans l’absolu, je pars de l’objet dans son contexte, et je regarde à quel point il me serait compliqué de l’utiliser (et surtout de continuer à l’utiliser en cas de problème). Effectivement, ça recoupe les objectifs des logiciels libres, mais je pense que c’est une échelle plus large : les technos libres font partie de ma définition du low-tech, mais ce n’est pas un prérequis d’être libre pour être low-tech.
Aucun souci pour le délai dans les réponses. Parfois, c’est moi qui ai besoin d’une semaine parce que des choses se passent. Là, c’est parfait. Ton message arrive au moment où je n’avais pas envie de bosser. Donc, j’y mets un peu de temps, mais je ne répondrai pas toujours aussi rapidement.
propriétaire libre
ainsi que, je suppose, le droit de le modifier/réparer? Tu viens de décrire les principales libertés que les licences libres proposent d’implémenter :-) La différence est juste que dans le libre, il y a une licence qui vient imposer ses libertés et empêcher un retour en arrière sans que ça dépende du bon vouloir des ayant droits.
Décroissantisme pur et technosolutionnisme
Je ne pense pas construire un homme de paille lorsque j’attaque des décroissantistes purs.
Les critiques sur les véhicules électriques sont quand même monnaie courante, que ce soit sur Internet ou dans la vie. Et leur focalisation sur les émissions à la production, chaque fois me donne franchement l’impression de nier l’idée qu’on doit se permettre un budget CO2 pour une transition.
Sur l’arbitrage entre mode de consommation et mode de production: en fait, je pense que je suis technosolutionniste selon tes définitions.
Vu que pour moi le but est qu’on émette zéro CO2, qu’on émette zéro pollution et qu’on soit 100% renouvelable, si on arrive à ce stade, alors la consommation n’est plus un problème. Quelqu’un qui roule en voiture solaire peut bien faire 10 fois plus de kilomètres, ça ne pose aucun problème à la planète. Idem, quelqu’un qui a des productions d’électricité renouvelable peut bien climatiser ses pièces à 16 degrés, ça ne cause aucun problème.
Alors bien sûr, dans la période de transition qu’on a aujourd’hui, ça va aider de se rationner. Ça permettra de diminuer le budget de CO2 dont on a besoin pendant cette période de transition. Mais dire que ça doit être un changement sociétal à long terme, non, je trouve que ce n’est pas nécessairement vrai.
A mon avis, il y a plein de changements dans les modes de consommation qui sont souhaitables et dont on doit débattre, comme par exemple le végétarianisme. Par contre rationaliser des contraintes artificielles desquelles on va sortir dès qu’on sera sortis des fossiles, ça, je n’en vois pas l’intérêt et je pense même que ça peut être dommageable sociétalement.
Un des exemples qui me vient en tête, c’est les voyages internationaux. En avion, c’est clairement un gros poste d’émission de CO2, donc je comprends qu’on décide de limiter ça.
Par contre, il ne faut pas partir de cette contrainte pour se mettre à rationaliser l’idée selon laquelle ce serait négatif que des jeunes soient exposés à d’autres cultures. Pour moi, les échanges internationaux en Europe via Erasmus, ça a été un immense facteur d’intégration et de paix. Et je trouve qu’on doit souhaiter un futur où ce genre de pratique est renouvelable plutôt qu’un futur où ce genre de pratique est absente.
De plus politiquement, et psychologiquement, je pense qu’au contraire, la transition sera d’autant plus rapide et d’autant plus facile à accepter que l’on promeut des modes de vie confortables et durables.
Le solutionnisme décroissantiste
Je viens de regarder le plan transport du scénario Négawatt. Il se base en partie sur le déploiement de l’hydrogène dans les véhicules. 75% des poids lourds en 2050. C’est carrément du technosolutionnisme là.
Alors moi ça ne me gêne pas qu’on suppose que dans quelques dizaines d’années il y aura des nouvelles technologies. Ce serait même extrêmement déraisonnable de ne pas le supposer. Mais c’est un petit peu hypocrite de s’autoriser ça pour les technologies qui nous plaisent et de se l’interdire pour celles dont on a décidé qu’elles n’évolueraient pas.
Il suppose également une baisse de 9% par an de la distance parcourue par habitant en France. Et là, je dois t’avouer que je trouve ça encore plus spéculatif que le déploiement de l’hydrogène ou de la fusion à long terme. Là, c’est quelque chose dont on n’a aucune idée de comment on va le faire.
Certes, on sait que des leviers existent, mais enfin, il faut 20 ans pour faire une ligne de tramway dans une grande ville. Les innovations à mettre en place politiquement et économiquement pour que ça se passe plus vite, c’est du domaine de la science-fiction.
En tant que techno-utopiste, je veux bien croire qu’en 2100, on ait réussi à trouver des méthodes d’organisation qui font que ces chantiers peuvent avancer plus vite, mais ça me paraît extrêmement déraisonnable d’utiliser ça pour résoudre une crise urgente.
C’est ça que je trouve solutionniste. Je pense que les calendriers sur la fusion sont assis sur des théories bien mieux testées que les calendriers décroissantistes.
Pardonnez nos émissions!
J’ai une autre théorie: J’ai l’impression que pour beaucoup d’écolos, ils ont recyclé une mentalité catholique de l’absolution par l’expiation.
Il y a cette idée que la pollution a été causée par un excès de consommation et que l’on doit pardonner nos fautes via un refus volontaire du confort. Je ne sais même pas si c’est particulièrement catholique comme mentalité, c’est en tout cas religieux et de la pensée magique.
Si tu leur vends un scénario où leur confort n’a pas besoin de changer et on peut réparer la biosphère, ils supposent qu’il y a une arnaque. C’est trop beau pour être vrai. Et surtout, moralement, l’équation karmique n’est pas équilibrée parce qu’on a causé un dommage par notre insouciance et on ne l’a pas réparé par une souffrance.
Si tu leur dis qu’en fait avec des voitures électriques qui se rechargent au solaire pendant la journée, on peut multiplier par 10 les kilomètres qu’on fait par habitant sans que ça embête la planète, ça leur paraît impossible.
Seulement voilà, l’équation morale est imaginaire alors que l’équation d’émission de CO2 est réelle. L’univers se fout de la souffrance humaine.
pollutions résiduelles
Sur les pollutions résiduelles, Le problème, c’est que chaque pollution individuelle est un problème différent. Chaque fois avec des solutions différentes qui impliquent des discussions différentes. Les obligations, les textes sérieux ne parlent pas de CO2, ils parlent de gaz à effet de serre en incluent énormément d’émissions. Je ne crois pas être particulièrement biaisé en disant qu’il y a un certain consensus pour dire que le CO2 est le plus gros problème et que si on arrive à le résoudre, les autres devraient être plus faciles et seront même probablement résolues dans la foulée.
Et pour l’angle qui nous intéresse, si on a pu résoudre le CO2 sans décroissance radicale, on ne devrait pas en avoir besoin pour les autres pollutions non plus.